Au musée de la sédition

Que reste-t-il de l’insurrection de Paris d’août 1944 ?



L’été parisien a quelque chose d’unique au monde. Dans cette France centralisée, où la petite Ile de France concentre les richesses, la population de la capitale s’éparpille en vacances. Les touristes étrangers la remplacent, jusque parfois dans leurs habitations avec le boom d’Airbnb. Du coup, il est difficile pour le parisien de 2017 d’imaginer qu’il y a 73 ans, ses maigres aïeuls dressèrent des barricades, puis acclamèrent l’arrivée des blindés de la 2ème DB à quelques rues de chez lui. Ce coup d’œil en arrière est pourtant de circonstance, moins pour l’anniversaire en lui-même qu’en raison du contexte. Les dernières présidentielles furent très « anti-système », un slogan séditieux s’il en est. Comment se déroule une révolte, lorsqu’elle est un peu plus qu’un slogan ? Qu’est-ce qui fit se lever les barricades, au cours de cette semaine du 19 août ?
Bref rappel historique : Américains et Britanniques ont débarqué en Normandie deux mois plus tôt, la rumeur les annonce aux environs de Paris. Gaullistes et communistes veulent fournir un fait d’arme à la résistance française, pour éviter que le pays ne finisse administré par ses libérateurs. Ce sera la libération de Paris, ville que les Alliés leur concèdent volontiers, car ils s’en contrefichent : eux visent Berlin, de préférence avant Staline. Paris, donc. Quel scénario adopter ? D’abord, comme le disait Mao, s’assurer que la population vous accueille « comme un poisson dans l’eau ». Le 14 juillet, le cortège des syndicats aborde les quartiers populaires parisiens, et fraternise avec la population. Les organisateurs jouent sur l’ambiance « kermesse » pour se permettre quelques provocations, à base de Marseillaise et de drapeaux tricolores sans francisque. Les Allemands réagissent très mollement. Trois semaines plus tard, la résistance enchaîne les grèves : grève des cheminots le 10 août, du métro, puis de la gendarmerie le 13 août. Grève de la police le 15, des postiers le lendemain. Grève générale le 18 août, et grand collage d’affiches où l’on appelle au déclenchement de l'insurrection. Le lendemain – un samedi, comme cette année : deux mille policiers s'emparent de la Préfecture qu’ils décorent du drapeau tricolore. Les habitants dressent des barricades. Les combats de rue, violents et dispersés dès le 19, atteignent leur maximum le 22. Puis c’est la reddition de l’occupant, l’arrivée des blindés français et américains, « Paris libérée » etc. Voilà pour les faits bruts, qui ne disent pas grand-chose et qui donc mentent malgré eux, par omission.
Il faut les excuser : l’histoire politique ne se lit pas à livre ouvert. L’insurrection s’est faite dans l’ombre, de manière décentralisée, on ne saura jamais tout. Et surtout, on ne saura jamais l’ampleur de la pagaille que cela a pu être, même si les livres un peu denses sur le sujet[1] nous le laissent amplement deviner. Les ennemis des occupants n’étaient pas tous amis entre eux : comme l’analyse Charles Riondet dans le détail, l’alliance de circonstance entre gaullistes et communistes fut tout au long un jeu de chiens de faïence et de tirage de barbichettes. Et surtout des millions de petits détails, incohérents avec le récit édifiant que les vainqueurs ont tiré de l’événement, nous seront à jamais inaccessibles. Des centaines de barricades, très bien. Mais pourquoi ici, dans telle rue, et pas dans la rue d’à côté ? Pourquoi, dans telle famille, la colère a pris le pas sur la peur ? Et surtout, pourquoi a-t-on ici pris sobrement telle mairie, tandis qu’un peu plus loin – à la mairie du 18ème, notamment – on tondait des « collaboratrices » en place publique, avant d’accrocher leur crinière au mur du parvis ? Qu’est-ce qui fait passer de la résignation à la colère, de la colère à l’insurrection, et de l’insurrection à la sauvagerie ?
Ce n’est sûrement pas la faim, ni la pénurie, car en ce mois d’août 1944, Paris manque de tout. Comme le rappelle Adrien Dansette, la décomposition du régime Nazi et la guerre aux portes de la capitale ont achevé les maigres réseaux d’approvisionnement dont bénéficiaient, officiellement ou non, les Parisiens : « Longtemps, on s’est débrouillé. Il existait des moyens de manger à peu près suffisamment que l’on peut ramener à quatre : prendre ses repas à la cantine d’une administration, recevoir des colis familiaux, se fournir au marché noir, vider les armoires à provision. Mais les administrations ne font pas de miracles, les colis familiaux n’arrivent plus, le marché noir n’est pas à la portée de toutes les bourses. Restent les armoires, elles contiennent une quinzaine de jours de vivres, que les parisiens entretiennent avec parcimonie ». Ajoutons avec l’auteur que le gaz de ville est anémique et que l’électricité n’est disponible au mieux qu’entre dix heures et minuit. Dans les magazines féminins de l’été 1944, la rubrique « le régime de l’été » laissait sans doute place aux fiches-cuisine : « régalez votre la famille avec notre recette du gâteau à la sciure ». Peu informés, très affamés, comment les parisiens ont-ils trouvé la force de faire grève ? Grâce à cet ingrédient universel du courage, employé dès le 10 août dans les usines par les militants communistes : le canon sur la tempe. Citons Dansette encore, qui évoque la faible mobilisation des débuts de la grève : « Les meneurs envoient des militants armés de revolvers pour arrêter la sortie des machines, en bloquent quelques-unes sur les plaques tournantes, et obligent les camarades à évacuer les dépôts, sous peine d’être considérés comme traîtres. En deux ou trois jours, ils ont raison du flottement ». A la guerre comme à la guerre : pour convaincre, les grévistes se devaient de faire encore plus peur que les Allemands. C’est un peu décevant pour qui tiendrait au mythe du parisien-n’écoutant-que-son-courage-patriotique, mais cela redonne sa vraisemblance à l’événement en nous rappelant qu’une insurrection est avant tout rapport de force.
A partir du 19, l’insurrection est à point : des affiches appellent à la mobilisation, le drapeau tricolore flotte sur la préfecture, les journaux interdits reparaissent. Les occupants sont toujours là, mais ils n’occupent plus vraiment : les allemands regroupent leurs forces en unités compactes, et engagent le combat en des points très localisés. Que retenir de ces quelques jours de flottement ? Le soulagement, mais aussi le trouble face à l’incertitude transparaissent de certains témoignages témoignages. Alain Brossat cite Paul Valéry qui, reclus en écrivain dans son Ouest parisien, assiste au repli de l’occupant : « Comme je regardais sans la voir une page commencée, un rire me surprit, un rire qui venait de l’arrière-pensée, par les voies non gardées de la distraction. Et ce rire s’expliqua : « Partis, me dis-je, ils sont partis ! ». Quatre ans de leur travail consciencieux, de leur volonté ferrée, de leur pression calculée […]. Tout ce labeur s’évanouit. Evanoui en quelques heures. Et le rire de l’homme libre se changea en méditation ». Mêmes échos du résistant Robert Blancherie, qui raconte chaque jour à sa femme sa vie dans Paris assiégé et libéré[2]. Ces deux hommes, très instruits et membres de l’élite, n’ont pas vocation à représenter le sentiment de la population parisienne. Et le sentiment de la perte de contrôle n’a pas dû faire grand-chose à ceux qui ne contrôlaient rien. Alain Brossat cite un extrait du livre de Jacqueline Messil-Amar[3] ; pour elle comme pour nombre de juifs parisiens, le soulagement prime : « pour la première fois depuis quatre ans, ce jour-là, nous étions enfin comme les autres gens, nous pouvions rire de nos faux papiers au nez des agents, brûler nos étoiles ou les ranger dans une boîte, nous pouvions crier notre nom, clamer qui nous sommes au téléphone, dans les rues et dans les boutiques, dans les restaurants, nous n’étions plus ces « étrangers », ces touristes, ces promeneurs clandestins dans notre ville natale, ou ces échappés de bagne, traqués de gîte en gîte, de mansarde en mansarde ».
Ce sentiment de délivrance, partagé à des degrés divers par les protagonistes de ces journées d’août, me rappelle le récit d’une psychologue qui travaille auprès des réfugiés qui arrivent en France depuis l’Afrique et le Moyen-Orient. Selon elle[4], ces réfugiés passent par deux états psychologiques distincts : le soulagement d’échapper à un quotidien qu’ils fuient et son corollaire, la confiance aveugle en l’avenir ; puis l’abattement, la colère face à un quotidien précaire et chaotique. Car il y aura un « après » l’insurrection de Paris, celui d’un retour à l’ordre. Libéré – certes – mais que beaucoup vivront la bouche cendreuse et la tête lourde, à la façon d’un lendemain de fête. L’autobiographie de Cavanna, revenu du STO dans l’immédiat après-guerre[5], revient sur sa jeunesse d’ouvrier parigot en 1945 : plus de logement, des pénuries, le retour de l’ordre moral dans les kiosques et la cogestion autoritaire syndicat/patronat à l’usine. L’ordre succède au trouble, qui laissera dans le Paris d’après-guerre des envies d’insurrection intactes.
En revenant, même très rapidement comme ici, sur un tel événement, on voit bien qu’il est in-détachable de « l’avant » et de « l’après », de la trajectoire de ses protagonistes et de leur horizon d’attente. Impossible de tirer un bilan, un instantané de cet événement. Un défi presque impossible lancé au « présentisme » de notre époque[6], habituée à piocher dans le passé les chromos dont nous avons besoin pour faire face au présent. La séquence commémorative des « 70 ans » de la Libération de Paris, impulsée il y a trois ans par le président Hollande, fut un chef-d’œuvre de présentisme : le peuple parisien éternel, uni dans une fronde joyeuse, fut offert aux badauds en photos et en discours, comme une sorte de musée Grévin de la révolte. Comme si de rien n’était, comme si la muséification d’un moment révolutionnaire n’avait rien d’un acte politique. Et nu à mon sens ne fut plus virtuose dans cet exercice que Christophe Forcari et Laurent Joffrin : dans leur « retour en dix scènes » de l’événement intitulé : « Août 1944 : la liberté guidant Paris » publié dans Libération du 22 août 2014[7], on peut lire : « En août 1944, les résistants et les Forces françaises de l’intérieur (FFI) se battraient aux côtés des fantômes de Gavroche, Dumas, Blanqui ou Louise Michel. Au-dessus des barricades flotterait la silhouette altière de la Liberté de Delacroix, guidant le peuple vers la victoire. Telle fut la libération de Paris (…) ». Ainsi, la semaine parisienne d’août 1944 fut en fait une reconstitution grandeur nature, une sorte de « flash mob » commémorative pour la postérité. C’est douteux, et cela paraît fait obstacle à saisir la singularité de l’événement.
Ce qui ressort ici, c’est plutôt que l’événement a été favorisé par des conditions de vie épouvantables des parisiens, un flottement du pouvoir et une action à peu près concertée de groupes militarisés de résistance. L’onde de choc qui s’en est suivi a parcouru le corps social, entrant en résonance avec le rapport intime que les uns et les autres nouaient avec leur libido, leur histoire. A ce phénomène mystérieux et incertain, on peut opposer une certitude : lorsqu’une femme ou un homme de pouvoir travestit l’insurrection du passé en parc à thème, c’est qu’il ne veut surtout pas en entendre parler.


[1] Cet article a profité de la lecture de l'ouvrage de Charles Riondet tiré de sa thèse, Le Comité parisien de la Libération (1943-1945), publié en 2017 par les Presses Universitaires de Rennes. Il a été complété par le livre très partisan d’Adrien Dansette, Histoire de la libération de Paris, paru en 1946 chez Fayard et réédité par Perrin en 1994. Il a surtout été stimulé par le mauvais esprit du Libération, fête folle d’Alain Brossat, paru chez Autrement en 1994.
 [2] Extraits à lire sur le monde.fr : www.lemonde.fr/societe/article/2014/08/25/liberation-de-paris-25-aout-1944-je-viens-de-les-voir-j-en-ai-les-yeux-pleins-de-larmes_4474164_3224.html#U5MMHmQxL8yTXpTu.99
[3] Jacqueline Mesnil-Amar, Ceux qui ne dormaient pas : Journal, 1944-1946, publié aux Editions de Minuit en 1957, réédité chez Stock en 2009.
[4] Toutes mes excuses pour cette imprécision, il s’agit d’une interview entendue récemment à la radio dont je suis incapable de donner la moindre référence.
[5] François Cavanna, Bête et méchant, réédité en 1983 en Livre de Poche.
[6] François HartogRégimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 2003, 262 p. [7] http://www.liberation.fr/societe/2014/08/22/aout-1944-la-liberte-guidant-paris_1085140
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