Je ne suis pas, j'existe



Sur le plateau d'une l'émission du site "Arrêt sur images" ce vendredi 29 juin, à la veille de la Marche des Fiertés, Daniel Schneidermann avait invité quatre personnalités concernées de près par l'événement : Arnaud Gauthier-Fawas, administrateur de l'Inter-LGBT qui organise la Marche des fiertés parisienne, "Camille" du collectif de luttes et d'actions queer (Claq), Thierry Schaffauser, porte-parole du Syndicat du travail sexuel (Strass) et Joël Deumier, président de SOS Homophobie.

L'un d'entre eux, Arnaud Gauthier-Fawas, s'est vu particulièrement médiatisé par une de ses répliques. Lorsque Daniel Schneidermann, présentateur de l'émission, souligne que son panel est composé de "quatre hommes",
Arnaud Gauthier-Fawas lui rétorque : "Ah non je ne suis pas un homme, monsieur". Car Arnaud Gauthier-Fawas se définit ni comme masculin, ni comme féminin, dans la mesure où il ne se sent pas en accord avec les catégories de genre binaires "homme" ou "femme". Comme le résume l'article du HuffPost sur l'affaire, son interlocuteur ne doit donc pas, selon lui, "confondre identité de genre et expression de genre" à cause de son apparence et de sa barbe. Soit. On comprend vite qu'un tel énoncé, posé un peu abruptement au début d'un talk-show, risque de ne pas fluidifier les échanges, mais le débat reprend ses droit assez vite.

Sauf qu'après sa diffusion, la séquence a fuité sur Twitter. On vous éparge les détails : les blagues de plus ou moins bon goût côtoient d'autres contenus plus agressifs ou affligeants. Qui s'étonne ? De partout (et de la fachosphère de préférence), on entend la prière : "Donnez nous, ô Twitter, notre bouc émissaire quotidien". Que s'est-il passé ?




Du point de vue de la stratégie médiatique, rien de choquant dans cet échange. En refusant l'étiquette qu'on lui colle, Arnaud Gauthier-Fawas ne fait en effet rien d'autre que de se distinguer... en disant que la réalité est moins simple que ce qui paraît.

C'est le positionnement classique de n'importe quel interviewé d'une radio périphérique. De Manuel Valls 2017, qui est socialiste mais enfin c'est plus compliqué, à Sarkozy 2007 qui est de droite mais le vote des immigrés pourquoi pas, en passant par Christine Boutin qui a plusieurs amis gays. Je ne suis pas là où vous vouliez me ranger, je détone, j'existe d'autant plus.


Un  journaliste d'une interview politique matinale très visible m'avait expliqué, pendant ma thèse sur les débats, que c'était même son critère - et sans doute celui d'une partie de ses collègues - pour accepter d'inviter quelqu'un. Il y a en France près de 600 députés, des centaines de sénateurs et de maires de grande ville, mais un seul invité de la matinale. Aucun député ne sera donc invité pour vous répéter la doctrine de son parti - la doctrine, on la connaît, et pour se la faire réexpliquer nul n'est indispensable. En revanche, si un député est d'accord pour dire que la doctrine du parti sur tel ou tel point, c'est n'importe quoi... alors on lui accorde l'antenne.

On peut donc estimer qu'Arnaud Gauthier-Fawas avait à cœur de dénoncer le status quo des identités de genre. Et qu'à l'instar des invités politiques de premier plan cités plus haut, il n'était pas tout à fait la personne que Daniel Schneidermann croyait avoir invité.


Ce constat m'évoque deux remarques.


D'abord, lorsqu'on s'apprête à lancer un pavé dans la mare de cette sorte, il est de bon ton de prévenir l'animateur - que ce genre de surprise amuse généralement beaucoup, aucune raison donc de lui faire une cachotterie. Le talk-show est une co-construction animateur-invités, un spectacle. C'est un jazz-band dont les parties "solo improvisé" gagnent à être délimités pour améliorer la cohérence d'ensemble. Or, il suffit de voir l'air surpris de Daniel Schneidermann pour comprendre que la sortie d'Arnaud Gauthier-Fawas n'avait rien de concerté - l'émission portait sur le "pink-washing".


C'est dommage, parce qu'il y aurait eu matière à discussion. Vous voulez qu'on discute du "non binaire" ? Allons-y : dix minutes solides, argumentées sur la question (A Arrêt sur Images, ils ont le temps ! l'émission est passée de TV5 à Internet pour échapper à la contrainte du format TV). L'effet du label "genre" sur les individus est un sujet passionnant, Arrêt sur Images n'est pas le pire endroit pour l'aborder.


Au lieu de cela, circule depuis sur Internet un face à face de quarante secondes dans lequel Arnaud Gauthier-Fawas déconcerte en deux phrases son interlocuteur, tandis que le visage de Daniel Schneidermann hurle à son corps défendant : "mais qu'est-ce qu'il est en train de me raconter ?". Du miel pour les méchants, les idiots et les malveillants d'Internet - qui aux dernières nouvelles en comptait un certain nombre - et qui vont pouvoir faire tourner en boucle l'équation "homosexuel=fou". Comme le rappelle le HuffPost, Daniel Schneidermann a reconnu qu'Arnaud Gauthier-Fawas "s'est montré le pire porte-parole possible pour la cause qu'il souhaitait défendre", avouant avoir "été pris de court par le happening" et regrettant de ne pas avoir eu "toute la présence d'esprit" pour poser toutes les questions qu'il aurait souhaité.


 D'où ma seconde remarque : il faut désormais considérer que sur Internet, pour des questions sensibles de cet ordre, la confidentialité n'existe plus. Rappelons au passage qu'Arrêt sur Images est une émission ultraconfidentielle, disponible sur abonnement. sauf que hop, il suffit d'une fuite bien placée pour que l'irréversible se produise. Un peu de montage, une injection du résultat dans les réseaux réputés sensibles sur la question, et l'extrait de discussion devient emblème.


Tout le monde connaît désormais Arnaud Gauthier-Fawas. J'ai découvert le sujet ce matin, mais il fait le tour des réseaux depuis samedi - soit le lendemain de la mise en ligne de l'interview, ça va vite. L'administrateur de l'Inter-LGBT qui organise la Marche des fiertés parisienne a désormais une reconnaissance nationale. Sauf qu'il faut bien admettre que cette intervention d'Arnaud Gauthier-Fawas est assez largement un objet de haine et de raillerie. 


Est-ce utile à la cause ? On peut le penser. Un Arrêt sur Image bien huilé serait sans doute resté inaperçu, et n'aurait profité qu'aux abonnés de l'émission. Avec ce coup d'éclat, Arnaud Gauthier-Fawas s'est assuré une renommée médiatique bien supérieure à ce qu'il aurait obtenu en se comportant en invité poli et coopératif. 


Pour quel résultat, hormis la notoriété d'un nom et d'une posture radicale ? Qu'est-ce que cet événement explique ? Au risque de paraître old fashion, j'estime que la visibilité de cet acte ne compense pas sa pauvreté explicative. Quel est le message ? Refusons l'identité de genre que l'interlocuteur lambda nous assigne spontanément ? Très bien. Que met-on à la place ? Parce qu'il faudra bien se parler, à un moment, pour élaborer une société plus juste pour nous-même et nos enfants. Or le langage, avec ses assignations, est le seul outil dont on dispose. Je laisse un de mes maîtres résumer mon sentiment sur cette question :



La colombe légère dans son libre vol, fend l'air dont elle sent la résistance. Elle  pourrait s'imaginer qu'elle réussirait bien mieux encore dans le vide. 
Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, introduction à la première édition -


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