Le modèle de la BBC est-il transposable en France ?

J'étais invité ce matin à France Culture par l'équipe de la matinale pour répondre aux questions de Guillaume Erner à propos des réformes prévues de l'audiovisuel public. 




La question faisait les gros titres du Libé : les préconisations du ministère pour économiser des sous dans ce domaine auraient dû être présentées ce jour, mais une piste de travail particulièrement drastique avait fuité entretemps dans le Monde, ce qui avait bousculé le calendrier des annonces.

Dans cet entre-deux, on invitait donc le sociologue des médias pour creuser un peu la question. Cinq minutes, c'est court, d'où l'envie de coucher sur le blog tout ce qu'il m'a été impossible de dire ici.

D'abord, un grand merci à Guillaume Erner, ainsi qu'à ses journalistes, Elodie Piel et Pauline Petit, pour leur accueil chaleureux et leur aide précieuse pour que mon intervention se passe au mieux. 

L'angle choisi pour la discussion, "le modèle de la BBC est-il transposable en France ?", m'est apparu pertinent pour sortir de la vision comptable de la réforme, puisque la question qui se pose de façon lancinante depuis des années à propos de l'audiovisuel public français est plutôt "comment faire pour qu'il nous coûte moins cher?". 

Une problématique faible, tant la réponse est simple : si l'on veut que France Télévision et Radio France cessent d'être aussi déficitaires, inutile de rajouter de la publicité. Il suffit de passer au peigne fin les appels d'offre complaisants qui grèvent son budget, et qui sont régulièrement dénoncés - notamment par le dernier rapport sénatorial sur le sujet

Une fois que l'on a dit cela, on peut se dire qu'une réforme de l'audiovisuel public français pourrait aussi donner du sang neuf à la machine, l'orienter dans une nouvelle direction, pour lutter pourquoi pas contre les maux qui touchent surtout son volet "télévision" : vieillissement des téléspectateurs, fuite des audiences vers Netflix et Youtube lorsque vient l'heure du film vespéral. 

Alors, pourquoi pas une BBC à la française ? C'est un peu l'idée du rapport sénatorial qui propose de rassembler les chaînes existantes au sein d'une grande entité commune, "France Média". L'avantage serait triple : faire émerger un acteur de taille comparable aux géants anglo-saxons, mutualiser les programmes entre les entités pour réduire le coût de production final, et la doter d'une gouvernance autonome en l'adossant aux revenus de la redevance. 

Oui, mais non. 

D'abord parce que l'histoire n'est pas la même : la BBC est ancrée depuis près d'un siècle comme une marque autonome dans l'inconscient collectif, elle dispose de l'immense avantage compétitif de la langue anglaise, et même si elle subit depuis vingt ans les assauts du privé, elle n'a pas subi - elle - de réforme majeure, ce qui fait que ses 17,000 salariés sont liés entre eux par une identité professionnelle commune. La transposition du modèle, qui suppose de parier sur la taille du projet et la bonne coopération de ses salariés, est un doux rêve. 

Surtout, ce qui est agaçant lorsqu'on observe les discussions à ce sujet, c'est l'absence de culture managériale des responsables du dossier : n'ont-ils pas entendu parler des ravages humains que provoquent les fusions entre entreprises concurrentes, forcées au mariage par des dirigeants uniquement soucieux de mutualiser leurs moyens ? Qui dit que les salariés de France 2, France 3 et France Musique ont tellement envie de travailler ensemble ?

Il y a tant d'autres pistes... 

Que l'Etat desserre sa tutelle comme promis, qu'il cesse de choisir les présidents de chaîne et de holding, qu'il laisse la bride aux équipes - en les responsabilisant, pourquoi pas, sur leurs résultats - et nous verrons ce qu'il en sortira. Peut-être alors certains d'entre eux se tourneront-ils vers des partenariats avec Les Jours, Mediapart, le Monde Diplomatique, Explicite ou d'autres producteurs d'informations et d'images aux positionnements bien tranchés. Peut-être certains journalistes de France 3 Région préfèreront travailler avec les journalistes du Ravi, de La Brique, de Fakir ou d'autres titres de cette fameuse "presse pas pareille" qui fait vivre des contre-pouvoirs associatifs et régionaux. 

Irréaliste ?

Peut-être.

Mais finalement pas plus que d'essayer de remonter le temps, en remariant entre elles des entités divorcées depuis plus de quarante ans.

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