Une fachosphère qui roule


A propos du livre La fachosphère de et Flammarion Enquête, paru fin septembre 2016.

La couverture du livre. Crédit : Flammarion.

C'est un livre de combat, et les auteurs l'assument. En nommant « fachosphère » cette nébuleuse de sites internet d'extrême-droite qui constitue le sujet de leur livre, ils désignent l'ennemi. 

Ils se désignent eux-mêmes, au passage : « facho », c'est le vocable de la gauche étudiante, post-68. Dominique Albertini et David Doucet sont respectivement journalistes à Libération et aux Inrockuptibles. On s'attend à un face-à-face, "bobosphère" contre "fachosphère", imprécations croisées et matamores. Heureusement, c'est beaucoup mieux que ça.

Photo des auteurs - crédit : France Inter

D'abord, parce que ce livre est le fruit d'un travail conséquent. A mon avis, les auteurs se savaient attendus par "ceux d'en face". Une centaine d'entretiens, listés en fin d'ouvrage, une douzaine de projets éditoriaux analysés dans le détail, et regroupés en cinq navires amiraux (Fdesouche, Front National, SOS Racaille, Egalité & Réconciliation, le Saon Beige) et trois flotilles d'initiatives éditoriales plus marginales (les « réinformateurs », le porno d'extrême-droite, les youtubeurs du même bord).


Pierre Sautarel, animateur du site FdeSouche. Crédit : Fdesouche

Le premier sujet du livre, c'est l'ampleur du trafic que ces sites-là génèrent. Les auteurs nous indiquent, en conclusion que « début 2016, les trois premiers résultats de la recherche « égalité » renvoyaient à Egalité & Réconciliation, l'organisation d'Alain Soral. Le mot « liberté » avait pour second résultat TV Libertés [une télévision d'extrême-droite sur Internet, que les auteurs ont des raisons de croire financée par l’État russe]. Quant à la proposition « être français », elle dirigeait prioritairement l'internaute vers la vidéo du même nom, produite par Jean-Yves Le Gallou [ex-haut cadre du FN désormais à la tête d'un think-tank] et reflétant ses conceptions identitaires ».

Google, allié malgré lui de la fachosphère

La fachosphère fait sa loi sur Google, à qui elle dicte son interprétation des deux premiers termes de la devise républicaine. Question de notoriété bien sûr. Question de référencement aussi, puisque ces sites constituent assurément une sphère. Avec des milliers d'autres, plus confidentiels, ils se répondent et se citent mutuellement, entretiennent un réseau dense, et finissent ainsi par constituer, aux yeux des algorithmes des moteurs de recherche, autant d'autorités publiquement reconnues.

Qui sont ces net-entrepreneurs ? Ils n'ont guère que deux choses en commun : le Front National – auxquels la plupart ont appartenu, sinon fréquenté de près – et la détestation du tour que les sociétés occidentales ont pris depuis les années 1960. La "sphère" fait bloc contre le mariage homosexuel, contre tout ce qui se rapporte au métissage, aux expressions artistiques modernes. Elle s'entre-déchire aussi, souvent : guerres de personnes et de chapelles exacerbées par la culture de la violence et l'idéologie du chef unique.

L'extrême-droite et la com alternative

Les auteurs ont travaillé en « boule-de-neige ». Chaque rencontre en occasionne une nouvelle. Cela leur permet d'aller loin, dans la reconstitution de ces histoires d'amitiés, de conflits, d'ambitions et de trajectoires brisées qui fait la substance de ce petit monde. Cela leur permet aussi de nous montrer comment la "fachosphère" s'est constitué en dernier stade d'une culture des moyens de communication alternatifs que l'extrême-droite peaufine depuis la fin de la dernière guerre, entre clandestinité et marginalité. Réseau de bouquinistes après 1945, spécialistes des livres sulfureux. Tracts, coup de klaxon et graffitis sous l'OAS, comme le raconte Sorj Chalandon dans Profession du père. Puis disques et cassettes audio et vidéo, numéros de téléphone surtaxés et minitels, site web (Le FN ouvre le premier site web politique de France… 15 jours avant les Verts à qui ils avaient piqué l'idée, apprend-t-on dans le livre). Second Life, Twitter et Facebook enfin comme le rappelle Marine Le Pen, la dirigeante du FN  : « Pour 2017, j'espère que grâce à Internet, vous serez une redoutable force de frappe démocratique » lance-t-elle à ses troupes, réunies sous la halle de la Villette le 1er mai 2016 au congrès de son parti .


Discours, décor, pupitre : les interventions IRL (In Real Life, en face-à-face) de Marine Le Pen renvoient régulièrement à l'activité en ligne du parti. Crédit : Le Monde

 Les personnages du livre sont souvent des entrepreneurs solitaires, à l'immage de Pierre Sautarel, dit François Desouche. Passé un temps par le FN, il anime aujourd'hui l'un des sites politiques les plus visités de France, « une compilation d'articles anxiogènes liés à l'Islam et à l'immigration, tirés des médias « traditionnels » ou repérés sur des réseaux sociaux ». 

Comme la plupart des autres membres de cette "fachosphère", il joue à cache-cache avec la justice française, régulièrement saisie de plaintes à l'encontre de Fdesouche. Les juges ne croient qu'à moitié au récit selon lequel Pierre Sautarel ne serait que l'employé du véritable directeur de la publication, un certain Tilak Raj habitant New Dehli, et soupçonne une astuce pour ne pas avoir à répondre du site … Lorsqu'il s'agit d'échapper au tribunal de presse, les leçons des grandes multinationales délocalisatrices sont visiblement bonnes à prendre ! 

 Sautarel est décrit comme un Véritable nerd d'extrême-droite au fonctionnement solitaire et difficilement contrôlable, à l'écard de toute démarche politique collective. Un caractère partagé, selon les auteurs, par plusieurs autres « fachosphériques » moins habiles que lui, comme Boris Le Lay, Hervé Ryssen ou Vincent Reynouard.

Un vent libertaire souffle sur la fachosphère

Sur le Net, l'indépendance éditoriale est en effet très vite acquise. Et cela, l'état-major du FN s'en méfie. Le parti d'extrême-droite, qu'on pourrait fantasmer comme le grand commandeur de cette nébuleuse, se tient plutôt soigneusement à distance de ce monde libertaire de son bord, qu'il se sait incapable de contrôler. On les invite, on salue telle ou telle prise de position, on récupère aussi certains succès. « C'est le Front National, seul, qui a levé ce lièvre » ose Florian Philippot sur France 2 à propos du concert de Black M à Verdun... que Fdesouche avait le premier dénoncé. 

C'est un monde d'associés-rivaux. Et même lorsque ces blogueurs se retrouvent très liés à un mouvement donné - comme le Salon Beige peut l'être avec les participants à la Manif pour tous - l'entente est loin d'être cordiale entre le blog et la tête du cortège. En décrivant ces rivalités d'égos et de positionnement, le livre donne à comprendre que la fachosphère et son pendant IRL ne sont pas si connectée qu'on pourrait le croire.


Le chanteur Black M, dont le concert à Verdun a été annulé suite à la mobilisation massive des lecteurs de Fdesouche. Crédit ; Jugaads
 
Ce livre rassemble dans un ensemble agréable et cohérent une quantité impressionnante d'informations. Sa thèse pourrait se reformuler ainsi : aujourd'hui en France, la fachosphère rassemble (avec succès) nombre d'adversaires résolus du régime représentatif républicain et de nos libertés fondamentales. Tout comme les salafistes, ils veulent le pouvoir et se servent du Net pour gagner les coeurs et les esprits. C'est un livre politique dans le bon sens du terme, au sens où il offre une prise sur un phénomène actuel et important, et nous donne envie de penser. 

Il y a d'ailleurs urgence : à l'exception des idées des nazis délirants - très minoritaires au sein de cette "fachosphère" - les idées défendues par FdeSouche et consort s'annoncent comme portées sabre au clair par la plupart de nos aspirants candidats à la présidentielles 2017. Et pas seulement du côté du FN.

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