Pourquoi Internet mange-t-il la société ?

Les entrepreneurs de la Silicon Valley rêvent d’un homme heureux... sans rien autour. Parviendront-ils à faire disparaître cette société qui les dérange ?


Les individus sont de plus en plus différenciés. Les consciences individuelles s’autonomisent de façon croissante. Comment, dans ce contexte de montée de l’individualisme, la cohésion sociale peut-elle être préservée ?


On a là une angoisse d’au moins cent vingt ans d’âge. Car cette question est au principe de la thèse d’Émile Durkheim, père fondateur de la sociologie française. En 1893, il s’inquiète, dans son De la division du travail social, des dangers d’une trop forte autonomie des individus vis-à-vis de la société à laquelle ils appartiennent.
Émile Durkheim est un républicain optimiste. Quelle est selon lui la principale vertu du devenir urbain et industriel de nos sociétés ? D’abord qu’elle oblige les gens à vivre ensemble. En les spécialisant, en les rendant interdépendants, elle les rend vulnérables et accessibles à concevoir la nécessité de l’autre. On s’est tous dit au moins une fois : « oulah, je ne pourrais pas faire ce boulot là » tout en reconnaissant par devers soi que ce boulot-là, on était bien content que des gens sachent le faire. 



Et là, on réalise tout de suite le coup de maître de Durkheim : son livre ne se contente pas de rassurer les angoisses de la France de l’époque, en proie à une crise de croissance industrielle accompagnée d'une crise économique violente. Il impose dans le même geste la sociologie – et le journalisme au passage, eh oui – comme une partie essentielle de la solution. Eh oui, car si l’on veux que les gens investis chacun dans leurs spécialités prennent conscience de l’importance du travail fait par les autres… il faut bien qu’ils y assistent. Et donc qu’ils puissent lire, observer ou entendre des nouvelles de ce qui se passe dans les replis de la société qui leur sont éloignés, invisibles.



Parce que, et Durkheim l’indique bien, ça ne se passera pas tout seul. Il faudra aider la société à se parler. Certaines formes de division de travail, il en est conscient, peuvent présenter des formes pathologiques. Lorsque les individus – trop différenciés, trop spécialisés – ne se rendent plus compte de leur interdépendance, cette division du travail ne produit plus de solidarité. Elle peut être source de désintégration sociale .
Eh oui. Et pour trouver des exemples, Durkheim n’a alors que l’embarras du choix ; les formes de division du travail pathologiques et anormales sont au principe des crises industrielles, des faillites, qui secouent le
palais Brongniart. Elles sont aussi au principe de l’abominable exploitation du prolétariat des villes et des campagnes qui vivent littéralement à l’écart, invisibles. Quant à l’isolement maniaque des grands gestionnaires de fortune, elle produit alors de grands monopoles qui tuent la concurrence, l’innovation et qui s’accaparent toute la richesse (les Robber Barons américain de l’époque, plus connus et dénoncés, ont aussi leurs pendants tricolores).

Pour Durkheim, ces monstruosités de la société industrielle résultent, outre la spécialisation accrue entre les individus, d’une absence ou de l’insuffisance de règles susceptibles d’assurer réglementation et régulation nécessaires à la cohésion sociale. 
Il faut donc informer et réguler. On va s’y appliquer. Après la crise économique de 1929, surtout. On va créer des monstres bureaucratiques, renforcés par la Seconde Guerre Mondiale. Des usines à procédures, tenues par des grands dirigeants paranoïaques, qui feront trop souvent de ce besoin de règles une justification de leur toute-puissance. Des blocs nationalistes, protégés de barbelés, qui feront horreur aux enfants du baby-boom. 



Les hippies, eux, seront libertaires. Dans les années 1970, les campus américains et européens donneront naissance à une génération très libertaire, engagée dans une lutte acharnée contre l’État limitateur et prescripteur. Le développement d’Internet est une réussite visible de ce mouvement de pensée, une de ses armes les plus pénétrantes. Il n’est pas interdit de penser que les entrepreneurs de la Silicon Valley, avides successeurs de ce mouvement libertaire des années 1970, tiennent aujourd’hui la dragée haute aux États.
Formidable. On dispose d’outils de communication impressionnants, sans compter que sans doute on a encore rien vu. Oui mais voilà : les individus sont de plus en plus différenciés. Les consciences individuelles s’autonomisent de façon croissante. Comment, dans ce contexte de montée de l’individualisme, la cohésion sociale peut-elle être préservée ? 


Retour au point de départ, l’opium en plus. Oui, l’opium. L’idéologie libertaire et transhumaniste de gourous de l’Internet agit comme un vrai narcotique. Réseaux sociaux, moteurs de recherches, ordinateurs et smartphones placent l’individu au centre, l’enivre du pouvoir de tout faire, de tout voir. Et je sais de quoi je parle : l’ensemble des recherches nécessaires à rédiger ce billet m’ont pris en tout et pour tout quelques minutes, à comparer avec mes errances de jeune homme dans les fiches cartonnées des répertoires de bibliothèques.
Ça enivre, ça euphorise, on ne voit pas le problème. Et c’est bien cela, le problème. Parce que des problèmes, il ne cesse pas pour autant d’y en avoir. Le chauffeur Uber à la voiture brillante, à la voix cajoleuse, va-t-il se plaindre face à vous son client d’être obligé de faire 70h/semaine pour parvenir à un salaire décent ? Pour que vous lui baissiez sa note, outré de cette intrusion dans votre beautiful experience 

Et le copain Facebook, dont la timeline rutile de réussites photogéniques ? Comment vit-il son intolérance aux antidépresseurs ? Ah non, ce coup-ci je ne mettrais certainement pas de lien, je ne tiens pas à me fâcher ! Mais chacun voit de quoi je parle. 

Autre problème : ceux dont les innovations suppriment le métier, on ne peut pas être certain qu’ils étaient tous des parasites. Tenez, prenez Phil Spector ou Georges Martin, par exemple. Tous deux producteurs de disque, l’un dans la soul music américaine, l’autre auprès des Beatles. 

Bon, on dit qu’ils ont révolutionné leur métier, qu’ils ont permis à leurs artistes de faire des choses qu’ils n’auraient jamais fait tout seul. Il faut espérer que c’est faux, parce que leur métier - producteur de disque – a disparu en même temps que le support disque. Alors on se débrouille autrement, bien sûr. Mais il est difficile pour autant de ne pas admettre que le modèle de société « smart and hip » des entrepreneurs de l’Internet ne pousse pas franchement à la prise de conscience des dysfonctionnement du social. Peut-être au fond parce que ces hommes d’affaire sont habités par la pensée magique qu’il n’y a pas de social. Qu’il n’y a que des individus, dont l’accomplissement permet miraculeusement l’adéquation avec les autres. Ce dont je suis assez loin d’être sûr, comptant dans mes souvenirs un certain nombre de rencontres avec des « imbéciles heureux » particulièrement nuisibles à leur entourage. Et inconscients de l’être, bien sûr. Et heureux parce qu’inconscients, probablement. 

Heureusement ! Tout ce qui se passe sur Internet n’incite pas, loin de là, au solipsisme ou au repli sur soi. Internet est d’abord, pour peu qu’on s’en serve à bon escient, le meilleur moyen de sortir d’Internet pour vivre de chouettes expériences IRL (dans la « vraie » vie), de la rencontre, du partage. 



Internet est aussi le lieu où l’on critique le plus intensément les délires des milliardaires de Palo Alto, leurs projets de tuer la mort, de tuer l’État, d’éliminer les imperfections humaines, bref de tuer tout ce qui leur résiste.

 Un conseil pour finir : la série Silicon Valley, produite par HBO, dont j’ai regardé le premier épisode hier soir et qui a largement inspiré ce billet. Le passage où le personnage principal vomit dans une poubelle, saisi d’une crise d’angoisse dans ce Disneyland glauque qu’est visiblement devenu ce coin de Californie, est un morceau d’anthologie de la chaîne, qui en a pourtant produit pas mal.

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