Les journalistes et le chiffre tabou


Matrix, Internet, le portable : vers 2000, on a tous vu bouche bée l'imaginaire du chiffre investir d'autorité notre quotidien. C'était plié : le grand livre du monde était fait d'un langage numérique, il fallait parler à l'oreille des machines et leur susurrer des datas pour s'assurer une place dans l'avenir. Les ordinateurs quittaient les entrepôts discrets des arrières-salles de laboratoires pour s'installer partout où il y avait encore de la place. Poussant la télé dans la chambre d'ado, glissé minuscule entre main et oreille, ou énorme à l'instar de ces fermes de serveurs accumulant le "big data" de la vie privée. 
L'esprit humain n'aime pas trop le vide : un mythe est donc né de tout cela, selon lequel le chiffre - ce pain quotidien des petits et grands ordinateurs qu'on croisait désormais partout - le chiffre donc contenait la quintessence du réel. Puisque les ordinateurs parlaient en chiffres, et que les ordinateurs étaient la clé du présent, alors le présent était un chiffre.  

Apocalypse

Les journalistes rassemblés en conférence le 2 mai dernier à Dauphine, à l'initiative de l'IPJ et des Entretiens de l'Information, ont eu le bon goût de secouer un peu ce mythe. Je colle ici la présentation de cette journée telle qu'apparue sur le site de Dauphine :

Alors que les données chiffrées sont au cœur de l'information, comment former les journalistes à leur usage ?
Les chiffres sont omniprésents dans le traitement de l'information, qu'il s'agisse de social, d'économie, de sondages, de santé, d'environnement... Les journalistes, majoritairement littéraires, rencontrent des difficultés à travailler cette matière. En même temps la vérification, les données, figurent parmi les domaines qu'investissent les médias.
C'est dire que la rencontre des journalistes et des chiffres appelle réflexion et discussion. Les entretiens de l'information et l'Institut Pratique du Journalisme tenteront lors d'un séminaire de répondre à trois questions :
  • Comment s'y prend-t-on pour traiter les chiffres dans les rédactions?
  • Comment parler chiffre dans une école de journalisme?
  • Quelle autorité du chiffre dans l'information?
Didier Pourquery (The Conversation), Samuel Laurent (Les décodeurs - Le monde), Béatrice Beaufils (Pénombre - Paris VIII) et Nicolas Jacob (France 2) participeront à la table ronde : "Le traitement des chiffres par les rédactions).
Pascale Colisson, Sylvain Lapoix et Robin Ryder réprondront à la question : "Comment parler des chiffres dans une école de journalisme?" (15h45-16h30)
Karen Bastien (Webodata), Cédric Mathiot (Désintox - Libération), Romain Verley (Cash Investigation) et Philippe Frémeaux (Alternatives économiques, Idies) échangeront sur "L'autorité du chiffre en questions" (16h30-18h)



 Bon, l'ensemble a duré près de quatre heures, impossible de tout résumer. Quelques mots quand même, à partir de mes notes et de mes souvenirs :

  • Le rapport du journaliste à l'autorité est ambigu. Le journaliste s'oppose à l'autorité par la parole... mais dans la mesure où il veut que sa parole soit un peu plus qu'une bête perturbation, il doit tout de même un peu composer avec les pouvoirs qu'il critique. Notamment parce qu'il parle à un public, qui reconnaît et vit avec cette autorité dont les journalistes parlent. Aucun intervenant n'a nié la vertu formidable du chiffre en terme de communication : le chiffre est court, il parle à tout le monde, il en jette. On nous sert du chiffre en camembert, en graphs, en colonnes, montés en neige, en petits dessins proportionnels. J'ai été particulièrement impressionné - un blog, c'est personnel - par les interventions de Nicolas Jacobs, le médiateur de France 2, qui s'est donné la peine de compter le nombre de données chiffrées dans un JT de 20h de sa chaîne pris au hasard : 48 données chiffrées pour 17 sujets, soit un tous les 50 secondes. Vous avez vu, ça claque dès qu'on met du chiffre ! Les gens reçoivent du chiffre en guise d'information, modérément contextualisé en général, et quand on se trompe sur un chiffre, ils s'énervent. Bref, nous a dit le médiateur : ils ne veulent pas forcément qu'on leur disent ce qu'il y a derrière le chiffre, ils veulent le VRAI chiffre. On a bien affaire à un nouveau tabou social, une pierre d'achoppement de notre rapport au monde. Après cela, on peut bien se moquer des religieux de tous bord et la rigidité de leurs rituels !

  • D'autant plus qu'on a bien insisté : les chiffres, c'est souvent n'importe quoi ! Jean-Marc Four d'Inter a rappelé qu'étant donné la qualité des sources sur le terrain, les chiffres autour du conflit syrien rendaient une vérité toute relative. Et c'est surtout Samuel Laurent, des Décodeurs (Le Monde), qui nous a entretenu de ses aventures au pays du chiffre dans l'espace public. La comparaison entre les régimes fiscaux, adorée par nos politiques ? Souvent une foutaise intégrale, il y a tant de paramètres et de situations à prendre en compte. Impossible en tout cas d'énoncer des vérités basiques telles que  : "les impôts sont plus élevés ici que là-bas". Les usages choc du chiffre, comme ce "jour de libération fiscale" ou ces "400.000 français usurpés de leurs données personnelles" ? De la pub gratuite, faite sur la foi de l'autorité de chiffres tordus, voire franchement extrapolés, par des instituts et des firmes malines. Malines, parce que beaucoup de journalistes prennent et publient, sans vérifier. Et cette présentation ne pouvait se passer de ce déluge attendu de chiffres improbables, les sondages d'intention de vote en période électorale. Ah, on va en manger, du chiffre, dans les mois qui viennent. Et souvent du très insignifiant puisque même scrupuleusement administré, un sondage est dépendant de sa marge d'erreur, laquelle implique qu'une variation de 2 ou 3 % n'a aucun sens. Mais bon, on publie. 
  • Que faire ? Se servir du chiffre disponible en open data. Apprendre aux étudiants en journalisme à s'en servir, d'abord pour ne pas trop dire d'âneries avec, ensuite pour corriger éventuellement celles des autres (quitte à se fâcher avec certaines sources, voire certains confrères, comme ça a été dit). Acquérir une expertise pour relativiser la portée de certains chiffre  - dans mon bouquin sur les débats TV, j'ai consacré quelques pages au passage obligé de ce rituel qui embête tout le monde, le mâle duel d'énarques droite/gauche autour des chiffres de l'économie; face à cela, les journalistes sont souvent spectateurs, ou prestidigitateurs eux-même comme François Lenglet - et si la pédagogie du chiffre, dans des instants comme cela, c'était relativiser la puissance de ce totem si tabou ?


Parce qu'aujourd'hui, cette vérité menteuse du chiffre est en train de grignoter notre quotidien, à nous tous. Souriez, vous êtes chiffrés ! Devant notre ordinateur, nous sommes un certain nombre d'amis Facebook. A la banque, nous sommes une variable risque. A l'entretien annuel d'évaluation, nous sommes une note, une performance. Les universitaires du monde entier ont un "impact factor" collé au CV, en France on a de bonnes raisons d'avoir peur que cela vienne. Et je gardais bien sûr le meilleur pour la fin : cette formidable économie collaborative, qui résume en un chiffre l'ensemble de votre activité passée, et qui la propose - en compétition avec d'autres - à ceux qui décideront de votre activité future. Un travail de pédagogie autour du chiffre est donc très nécessaire, afin d'éviter que ces chiffres souvent absurdes ne viennent se substituer à notre lien social.

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