#STOPISLAM : quand tweeter c'est se tromper

Le mardi 22 mars 2016, deux attaques terroristes à Bruxelles ont fait au moins 31 morts et 200 blessés. 


Deux bombes ont explosé à 8 heures T.U. à l’aéroport Zaventem. Puis à 9 h 11, une troisième explosion a ravagé la station Maelbeek du métro Bruxellois. 
Le mouvement djihadiste Etat islamique (EI) a revendiqué les attentats peu après 16 heures T.U. par le biais d’un communiqué de son agence de presse, Aamaq.  

 Trois heures après, une autre grande conscience de notre époque a commenté l'événement. A 19:21 T.U. (11h21 de chez lui, ce qui nous indique que Trump était quelque part au milieu des USA), le sémillant milliardaire Donald Trump, candidat à l'investiture Républicaine pour les élections présidentielles américaines du 8 novembre prochain, a publié un tweet sur le sujet :


Une première remarque : quand on lit "this madness", on peut penser tout de suite aux attentats. On est là dans la parole politique qui fédère. A l'exception des psychopathes de Daesh et de leurs zombies, on souhaite tous qu'il n'y ait plus jamais d'attentats de ce genre, et donc on est tous avec Trump - enfin, sur ce coup-là. Mais cette interprétation en appelle une autre. Comme souvent en politique, les mots les plus anodins prononcés par un candidat prennent leur pleine signification quand on les relie à l'ensemble plus large des discours et des prises de position qui leurs sont propres. A la façon dont un personnage ou un objet prend son vrai sens lorsqu'on la replace dans la peinture ou le roman où l'artiste lui a assigné une place, le mot en politique se réfère au cadre que le locuteur lui assigne le plus souvent. C'est le sens que les supporters habituels de ce politique vont retenir. Cette petite astuce permet aux militants de se tenir chaud, de se comprendre à demi-mot... elle permet accessoirement ici à Trump de montrer deux visages, le consensuel ("this madness", quels malheurs les attentats !) et l'islamophobe radical que tant de ses partisans aiment ("this madness", enfin... vous voyez ce que je veux dire, on se comprend !). On retrouve l'imagerie bien connu du politique aux deux visages, si bien rendu par Tim Burton dans son film d'animation de 1993, L'étrange Noël de Monsieur Jack.



Ce tweet de Trump a-t-il contribué à installer, dans l'heure qui a suivi et pour une durée de trois heures,  le hashtag #stopislam sur la première marche du podium des sujets les plus commentés de la planète ? Je n'ai pas les moyens techniques de le savoir, et beaucoup de choses tendent à prouver que non. Les responsables politiques aiment bien faire croire que leur parole peut faire basculer une situation, et quand on se penche un peu sérieusement sur les faits, on se rend compte que c'est souvent très douteux. Donc inutile de contribuer à cette mythologie. Le hashtag #stopislam est employé depuis un moment par des militants de la droite américaine. Il charrie un agglomérat de ressentiments consécutif au 11 septembre, aux attentats sur le sol européen, aux souffrances vécues par les vétérans de la guerre en Irak et leur famille. Le plus probable est que Trump et son équipe ont observé la tristement prévisible montée d'un hashtag qu'ils fréquentent sans doute beaucoup sans se salir les mains avec (condition sinae qua non pour conserver ses deux visages). Puis qu'ils ont publié ce tweet finaud, qui reprend le sens du hashtag sans en épouser la lettre ("I will stop it", mais non, je parle des attentats bien sûr ! Ah mais vous les commentateurs, vous avez l'esprit mal tourné).

Bon, mais au fait : que raconte-t-on sur ce hashtag #stopislam ? Tout et son contraire, vous vous en doutez bien : un demi-million de tweets ont été enregistré sur ce fil dans les 24 heures qui ont suivi l'attentat. J'ai découvert ce hashtag dans la matinée du 23 mars, douze heures donc après son quart d'heure de célébrité. Entretemps, Twitter était déjà passé à autre chose : le top 5 des trending topics consacrait essentiellement une émission de téléréalité culinaire brésilienne et un chanteur des One Direction (ça ne s'invente pas).
#stopislam avait encore de beaux restes, mais ce n'était déjà plus ça. Tant pis, je l'ai mis sous surveillance avec Zapier, une appli gratuite (au début, puis assez vite payante) qui crée facilement des fichiers excel de compilation de tweets à partir d'une requête donnée. En douze heures, j'avais récolté 10.798 tweets... et épuisé les possibilités gratuites de Zapier, qui me demandait désormais des sous pour continuer. Pourquoi pas, une autre fois... enfin là c'était juste pour la curiosité.

Pour ceux que ça intéresserait, tous les tweets que j'ai récolté sont accessibles et téléchargeables au format Excel en cliquant sur ce lien.    


Subodh Gupta, 5 offerings for the greedy Gods. ©Photo Dandylan

Il s'agit d'une petite tranche de douze heures de récolte, opérée pas mal après la bataille, selon un protocole pars bien étanche. Ils ne sont pas fous chez Zapier : la version gratuite de leur appli n'opère une récolte de tweets que tous les quart d'heure, contre toutes les cinq minutes pour la version payante... qui ne récolte elle-même pas tout. Ceci dit, on a là un tirage plutôt représentatif de ce qui se disait au lendemain des attentats sur le plus grand salon islamophobe du monde (#stopislam, pas Twitter).

Je n'ai évidemment pas tout lu. Pour étudier objectivement une telle masse de donnée, il y a de nombreux moyens savants. Je ne connais que les plus simples, ce n'est pas ma spécialité. En voici donc un, facile et intuitif : le comptage de mots. Quels sont les mots les plus employés ? Pour ce faire, il faut enregistrer le fichier excel des tweets en .txt, puis le passer par exemple à la moulinette de Textstat, petit programme gratuit très pratique sous Windows


Voici le résultat que j'ai obtenu. Pour interpréter, le retour au fichier de départ contenant tous les tweets est indispensable, pour trouver précisément dans quel contexte les mots récurrents sont employés (crtl+F).

On trouve quelques indices.
J'ai cherché Trump, bien sûr. Et bien sûr, je l'ai trouvé. 86 occurences, plus 50 "trump2016", 33 "trumptrain" quelques "votetrump". Bref, rien de tsunamique. Quelques émules du grand homme (363 abonnés et 4 retweets, on a clairement affaire à un petit sosie)...





Quelques opposants, qui reprennent le hashtag #stop... en lui ajoutant une fin plus à leur goût, dans une rhétorique désormais familière de Twitter.

Les amis de Trump vous prennent occasionnellement par la main, et vous emmènent dans le monde merveilleux de la complosphère. Si le hashtag #stopislam a disparu du top 5 des Trending Topics, ce n'est pas la faute à l'ex-chanteur de One Direction ou aux amateurs brésiliens de Masterchief.  Et encore moins au fait que les militants de la droite américaine, après avoir fait chacun leurs besoins sur Twitter, se sont décapsulés une bière et sont passés à autre chose. Non, pauvre naïf, c'est parce que Twitter CENSURE. 



Vous noterez qu'en bas de ce tweet, un commentateur raconte la suite de l'histoire - celle que l'on peut suivre en lisant les tweets que j'ai récolté. Allumé par les islamophobes de tout poil, le hashtag #stopislam a été alimenté par les défenseurs de la religion du Coran, qui se sont précipités pour y faire contrefeu. 


Plusieurs indices attestent de leur présence sur les tweets que j'ai récolté entre 24 et 36 heures après les attentats. D'abord, deux termes réccurents : "trending" (1265) et "tweeting" (687). Au moins 1952 tweets sur 10.798, soit 19% des tweets récoltés, ont pour sujet principal... le succès de ce hashtag.  
 


On est là encore dans une configuration très classique du fonctionnement de Twitter, telle qu'on l'avait repéré avec Joël Gombin l'an dernier en travaillant sur les attentats de Charlie. Sur Facebook, les gens se retrouvent dans des groupes de discussion fermés, très connotés, pour une unanimité de l'entre-soi. Sur Twitter, beaucoup de gens développent des avis opposés en le postant sur un topic susceptible d'être visité par leurs adversaires. Un exemple ? #Islamnoncoupable, chéri des islamophobes qui y multiplient dès qu'ils peuvent les publications ironique.

 Ainsi donc sur Twitter, tweeter c'est voter. Et tweeter #STOPISLAM, c'est contribuer au succès d'un salon de conversation aux murs très brun foncé. Dans quelle mesure ceux qui tweetent sous ce hashtag contribuent-ils à rendre son intitulé légitime ? Autrement dit, quel que soit le contenu de leur tweet,  ne votent-ils pas à leur insu pour confirmer que oui, "stop islam" est une formulation adéquate pour discuter de la place qu'une religion doit prendre ? Imaginez un peu qu'un débat sur le sort à réserver aux populations tziganes d'Europe de l'Est installées dans des bidonvilles au confins de nos banlieues trouve à se produire sous le hashtag #reconduisezLesRoms ? Heu...

En fait, c'est arrivé. Et pas sur Twitter. C'est arrivé dans la presse française. Le 31 juillet 2010. Au lendemain du fameux "discours de Grenoble" de Nicolas Sarkozy, dans lequel le chef de l'Etat s'était engagé à faire démanteler la moitié des campements illégaux de Roms dans les trois mois. Plusieurs titres de presse s'étaient indignés de ce discours, sollicitant jour après jour les réactions d'opposants, d'hommes d’Église, de citoyens consternés; Nicolas Sarkozy avait réussi son coup. Rattrapé par des ennuis judiciaires, confronté à une situation économique difficile consécutive à la crise de 2008, le Président avait repris la main sur l'agenda. Désormais, on parlait de ce dont il avait décidé, dans le cadre qu'il avait choisi.

Installation du préfet Eric Le Douaron (à droite d’Hortefeux), à l’occasion du discours de Grenoble le 30 juillet. De gauche à droite  : J.M Bockel, M. Alliot-Marie, N. Sarkozy, B. Hortefeux. Crédit : Lisa MARCELJA / Maxppp.
 
Force est de constater que ce pouvoir de mise à l'agenda, privilège régalien du Président de la République dans la monarchie républicaine qui est la nôtre,est désormais celui du groupe suffisamment soudé pour installer son hashtag en haut de l'affiche des Trending Topics de Twitter... et faire ainsi en sorte que ceux qui ne sont pas d'accord avec eux contribuent quand même à faire briller son étoile.

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