Les patrons de presse, c'est nous ! (en principe)

On l'a appris à la rentrée : Patrick Drahi veut dégraisser "L'Express".
 
Patrick Drahi, patron de Numéricable


Après avoir racheté le groupe L'Express-Roularta en février dernier, le patron de Numéricable veut alléger la masse salariale du groupe de presse qui édite le magazine "L'Express" mais aussi "L'Expansion", "Mieux vivre votre argent", "L'Etudiant", "Point de Vue", des magazines culturels ("Lire", "Studio Ciné Live", "Classica", "Le Pianiste"), des titres "Art de vivre" ("Côté Sud", Côté Ouest, "Maison Française Magazine", "Décoration Internationale"...) ou le gratuit "A Nous Paris", etc.

La nouvelle n'a pas ébouriffé l'actualité. On est en pleine catastrophe humanitaire, les réfugiés meurent sur les plages européennes, il y a des priorités. Incontestablement, et c'est aussi en partie la raison pour laquelle je commente l'événement un peu tard. On parle de 150 suppressions de postes. L'économie européenne a connu de meilleurs jours, on a fini par s'habituer à voir se succéder des plans sociaux de cette ampleur.
 
Oui, mais là il  s'agit de journaux.
 
 
Le kiosque de la Madeleine

Les journaux sont notre bien commun, et le fondement de notre démocratie.
C'est inscrit dans nos institutions. C'est conformément à ce principe que nos impôts financent une bonne part de la conception, de la fabrication, de la distribution et même de l'achat de toutes sortes de presses.
Pourquoi ? C'est une longue histoire.
Le système des aides à la presse en France est né après la Révolution Française : déjà, les députés de la première République instaurent des tarifs postaux privilégiés pour disséminer jusqu'aux tréfonds des campagnes les débats qui agitent les grandes villes. Depuis, de nombreuses aides se sont ajoutées pour favoriser le pluralisme du paysage médiatique, donner ses chances aux nouveaux titres et offrir aux citoyens le choix de l'opinion auprès de laquelle ils se documentent.
 
Comme souvent en économie, chaque avantage a ses effets pervers. Aujourd'hui, quiconque est assez riche pour investir dans ce secteur bénéficie de déductions fiscales très avantageuses. Honneur aux philantropes ! Au nom du soutien à un secteur d'intérêt général, qui plus est en proie à des difficultés partagées par l'ensemble du secteur industriel (prix des matières premières, saturation des marchés), on peut aujourd'hui - si l'on est suffisamment riche - acheter des journaux et le déduire de ses impôts. Une fois propriétaire d'un journal, on n'est bien sûr pas pour autant autorisé à dicter les articles. Mais la tentation existe. Il faut être lucide : la presse écrite française - et son pendant sur Internet - est aujourd'hui l'objet d'une bataille politique et financière dont la dynamique démocratique est l'enjeu.
 
 
Le livre de Jean Stern
 
J'avais invité il y a trois ans, dans un séminaire, deux spécialistes de la question : Jean Stern et Franck Rebillard. Une revue s'était montrée intéressée par la publication d'un compte-rendu détaillé de la rencontre. Ca a traîné, et puis ça ne s'est pas fait. 
 
Vous trouverez ci-dessous ce compte-rendu, qui résonne assez correctement avec les plans sociaux qui se succèdent dans ce secteur, et qui donnent à chaque fois de bonnes raisons de s'interroger sur la façon dont ce poumon de la vie démocratique est aujourd'hui investi, dans l'indifférence générale, par des logiques purement financières et des enjeux de pouvoirs étroits.

______________________


La presse : les patrons, les journalistes et leurs lecteurs


Rencontre  entre Jean Stern, Franck Rebillard et Nathalie Sonnac autour de la situation économique de la presse française.


Quel effet l’argent fait-il à celles et ceux qui nous informent ?
Dans quelle mesure sa provenance et son mode de circulation influence-t-il le fonctionnement des rédactions ? Abondamment traitée par la rumeur, cette question est rarement abordée dans les milieux académiques. D’abord parce que les journalistes – premiers informateurs des universitaires sur le fonctionnement des médias – accordent publiquement assez peu d’intérêt à ce « nerf de la guerre », préférant parler de ce qu’ils pratiquent eux-mêmes, c’est-à-dire leurs rapports aux sources et aux publics. Ensuite, surtout sans doute, parce que l’argent des journaux se fait discret, voie invisible au quotidien. Ses interventions sont confinées autant que possible à l’intérieur des murs du bureau de la direction. Il faut un scandale, un coup d’éclat public pour que le rôle de l’argent dans la presse apparaisse au grand jour. De ce point de vue, 2013 aura été une année particulièrement révélatrice. 
 

D’abord, une charge violente, relativement inattendue :
l’édition 2013 du rapport de la Cour des Comptes a consacré une large part aux dysfonctionnements des aides françaises à la presse écrite. Bien sûr, ce n’était pas la première fois que les magistrats de la rue Cambon pointaient les incohérences de cette dépense publique. Les larges subventions publiques qui soutiennent son activité n’y étaient pas mises en cause pour elles-mêmes. En France, la presse écrite est considérée comme un bien culturel d'intérêt général. Marchandise culturelle, produite et distribuée selon un processus industriel fragile, complexe très coûteux, il est normal que les pouvoirs publics le subventionnent. Les critiques de la Cour portaient plutôt sur les errances de gestion de cet argent public. La lecture du rapport nous apprenait notamment que les magazines de télévision aspirent depuis longtemps la plus grande part de ces aides. Que le Fonds d’aide à la modernisation de la presse qui devait, en 2008, aider le secteur à se développer sur Internet, avait été surtout investi par les journaux dans le renouvellement des rotatives de leurs imprimeries. Que le choix fait au même moment de subventionner le portage à domicile des abonnements n’avait guère augmenté le nombre des lecteurs, tandis que dans le même temps les kiosques fermaient les uns après les autres ! 

Que nous dit ce rapport ?
Il expose indirectement les risques que ces errances gestionnaires font peser sur le pluralisme de la presse et, plus généralement, sur la vitalité démocratique. Pourquoi ces aides, qui avec leurs défauts soutiennent tout de même les parutions les plus fragiles, échouent-elles à faire baisser le prix de vente conséquent des quotidiens au numéro ? Dans quelle mesure le système français d’aides renouvelables à la presse subordonne-t-il les journaux aux gouvernements en place, bailleurs d’une aide indispensable à leur survie ? Ces questions interrogent le statut hybride de la presse écrite, cette industrie qui soutient l’institution républicaine. Elles invitent à interroger le rôle singulier des patrons de presse français. Quel rôle ces propriétaires de médias sont-ils supposés jouer dans l’espace qu’ils occupent ? Quelle est leur part de responsabilité dans les dysfonctionnements de ce secteur ? 
Bernard Tapie, propriétaire des journaux régionaux du groupe La Provence

La question de la responsabilité de ces patrons se pose d’autant plus que dans l’espace public, certains d’entre eux surjouent leur importance
– au point qu’on peut légitimement se demander si leur rôle dans le fonctionnement de l’information est aussi crucial qu’ils le laissent entendre. Lorsque début 2013, Bernard Tapie a racheté les journaux régionaux du groupe La Provence, le milieu politique s’est ému du « pouvoir » que la possession de ces journaux pourrait lui conférer. L’intéressé avait largement contribué à nourrir ces soupçons, affirmant publiquement qu’il « ne connaît rien à la presse », laissant entendre que ces journaux serviraient ses ambitions politiques. Et si ce pouvoir – pouvoir des patrons de presse sur leurs rédactions, pouvoir des journaux sur les électeurs – était largement surestimé par les intéressés eux-mêmes ? De nombreux industriels, financiers, responsables politiques ont souvent cherché dans un passé même récent à s’appuyer, à un moment ou à un autre, sur le ou les média dont ils étaient propriétaires. Pour favoriser leur candidature à la tête d’une mairie, pour obtenir des appels d’offres, pour « faire passer [leurs] idées »… Mais rien n’indique que le pouvoir qu’ils prêtaient à la possession de leur média fut vraiment décisif. Cette conception de la relation entre les groupes de presse et leurs propriétaires procède d’un oubli général du monde complexe de travail des médias, de l’histoire singulière de chaque titre, du rapport fragile qu’il entretient avec son public.

Pour discuter de ces questions d’environnement et d’influence des patrons de presse de façon aussi rigoureuse et informée que possible, le séminaire Figures médiatiques de la représentation a invité, le 19 février 2013, Jean Stern, journaliste et directeur pédagogique de l’EMI-CFD, pour présenter son livre Les patrons de la presse nationale, tous mauvais. Franck Rebillard, professeur en SIC à l’université de Paris III, lui a posé plusieurs questions, avant de laisser la parole à la salle pour près de deux heures de débat (dont l’enregistrement audio est librement téléchargeable sur : http://goo.gl/YaJP8M). Nous avons retenu ici les interventions de Nathalie Sonnac, professeure en SIC et directrice de l’Institut Français de Presse, qui fut la première à engager le débat avec Jean Stern. Nous présentons nos excuses aux interventions qui ont suivi pour ne pas les avoir ici retranscrites, et nous espérons qu’ils comprendront que la formule de cet article interdisait la reproduction in extenso de la discussion.

Patrons de presse : pourquoi Jean Stern les trouve mauvais
Jean Stern

Jean Stern est journaliste, professeur de journalisme. Très informé de son sujet, il ne théorise pourtant pas son savoir, ne discute pas les conclusions d’autres ouvrages, ne bâtit pas de ponts vers d’autres recherches du même genre. Lorsqu’il accuse les patrons de presse français d’avoir mal géré les journaux dont ils ont pris les commandes, et d’avoir contribué au marasme dans laquelle la profession se débat aujourd’hui, il le fait en toute subjectivité. Et il s’en explique, livrant à l’occasion des éléments de sa trajectoire sociale qui permettent de comprendre son ressenti. A l’inverse des calculs reptiliens dont sont faits les calculs financiers de certains patrons de presse, l’auteur a évoqué avec nous ce jour-là la mémoire de confrères disparus, avec lesquels il a partagé le goût de ce métier, la liberté d’invention et l’enthousiasme que leur a inspiré le journalisme. L’auteur s’est aussi souvenu de collègues de son âge, dont certains touchent le RSA et se voient privés de perspective d’avenir, précisément selon lui à cause de cette gabegie industrielle de la presse française dont les salariés paient aujourd’hui le prix fort. 

Notre époque contraste violemment avec celle des années 1970
, très inventive, en assez bonne santé, au cours de laquelle l’auteur a débuté dans le journalisme. Son livre porte ainsi le souvenir du désir collectif de nombreux journalistes de ces années-là, celui de réinventer la « vieille presse ». Libération en fut un symptôme. Jean Stern, qui y fit ses premières armes, nous a expliqué avoir reçu depuis la sortie de son livre, des messages de sérieux désaccords de la part de Serge July  qui fut son ex-patron. Pour ajouter immédiatement que, malgré ses critiques, il reconnaissait que July leur avait permis, à lui et ses collègues, de travailler dans des conditions de liberté et de confort qu’il n’avait pas souvent connu depuis. Autre évocation nostalgique, peut-être plus étonnante : La Tribune, où l’auteur dit avoir rencontré une certaine vision de l’économie, faite moins par les chiffres que par les hommes : les syndicats, les luttes sociales, les phénomènes macro-économiques d’un point de vue autre que libéral. 

 
La violence du titre du livre de Jean Stern vient de ces années-là. Elle s’explique sans doute par le sentiment que les patrons de journaux sont responsables des échecs de ces projets de journalistes, où l’on cultivait d’après lui une certaine conception du métier d’informer. D’où son souhait de raconter la prise de contrôle de la presse française par quelques figures éminentes du capitalisme français : Bernard Arnault, François Pinault, Serge Dassault, Xavier Niel etc. Un phénomène selon lui trop souvent méconnu : au cours de ses recherches préalables, il s’est aperçu que même ses confrères de La Tribune, pourtant spécialistes de l’économie – et eux-mêmes concernés au premier chef par cette économie-là, puisque rachetés en 1993 par le groupe LVMH, propriété de Bernard Arnault – n’avaient qu’une connaissance superficielle des transactions financières dans le milieu dans lequel ils exercent leur métier. De fait, la plupart des professionnels du secteur ignorent que nombre de patrons de presse ont investi dans les journaux, moins pour défendre la liberté d’informer ou l’inventivité des journalistes que pour échapper à l’impôt, grâce aux mécanismes d'optimisation fiscales et aux aides diverses accordées à ce secteur par la législation française. D’où le sentiment d’amertume de l’auteur de voir à quel point ce secteur industriel très subventionné, où exercent des professionnels de talent, meurt des effets conjugués d’un système d’aide à la presse peu efficace et d’une prédation financière redoutablement inventive. Les pages qui suivent présentent de façon synthétique les grandes lignes de son exposé, ainsi que les temps forts du débat qui l’a opposé à Franck Rebillard et Nathalie Sonnac.

Pourquoi les journaux parlent-ils peu du rôle des patrons de presse ?

Le jour où s’est ouvert ce séminaire, les ouvriers de l’entreprise Presstalis – ex-Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne – entamaient leur 23ème jour de grève de la distribution de journaux. Ecoutons les reportages qui se sont fait sur le sujet : de qui, de qui parle-t-on ? On y explique le projet de restructuration à l’origine de la grève. Les kiosquiers, qui subissent la grève, sont longuement interviewés. Les ouvriers du Livre s’expliquent un peu, mais ils restent discrets dans l’ensemble. En revanche, surprise ! On n’y entend jamais les patrons de presse. Surprise, lorsqu’on sait qu’ils sont responsables de cette grève au premier chef. Depuis la création des NMPP en 1945, les patrons de presse sont presque tous co-gestionnaires du réseau de distribution. Mieux, un patron comme Arnaud Lagardère devrait même intervenir deux fois dans ces reportages : une fois comme patrons de presse magazine, et une fois comme patron de kiosques, puisqu’il est propriétaire du réseau de vendeurs de presse Relay, présent dans toutes les gares et les aéroports. Etrange paradoxe : la presse serait le seul domaine où les patrons ne seraient pas mis en cause lorsqu’éclate une grève dans leur secteur. Pourquoi ? En partie sans doute du fait de la gêne de certains journalistes à interviewer des patrons de leur secteur. Sans doute aussi parce que si l’on interviewe un patron de presse, en plus du kiosquier et de l’ouvrier du livre, il faudrait aussi interroger un, voire plusieurs représentants de l’Etat, ce qui commencerait à faire un reportage très compliqué. En effet, dans la gestion hautement problématique de la distribution de journaux, l’Etat soutient à fonds perdus les éditeurs et les distributeurs. Au moindre problème vécu par les distributeurs, l’Etat paye, arrondit les angles et contribue in fine à diluer les responsabilités du secteur. D’ailleurs, un des espoirs qui soutenait la grève des ouvriers de Presstalis était d’obtenir des pouvoirs publics l’argent qui manquait à l’offre de leurs patrons. 

Si l’on entend aussi peu les patrons de presse dans les reportages consacrés à la grève des journaux
, c’est sans doute à la fois parce que le sujet est extrêmement complexe, difficile à résumer dans les quelques instants d’un reportage, et qui plus est particulièrement sensible pour les journalistes eux-mêmes, puisqu’il touche directement aux relations de leurs employeurs avec l’Etat et les distributeurs. L’absence de ce type de reportage nous prive pourtant de débats essentiels, qui nous concernent autant comme citoyens que comme contribuables. Pourquoi devrions-nous payer les centaines de millions d’euros nécessaires à la restructuration de Presstalis, alors même que cette entreprise est détenue par des patrons de presse dont les entreprises engagent chaque année des milliards d’euros dans leurs activités diverses ? 

Les rédactions face à la culture du management

A défaut d’être débattue, cette question se règle par le status quo, fruit de cinquante ans d’histoire de la presse française. Jean Stern rappelle que, dès 1944, la plupart des grands journaux français – au premier rang desquels Le Monde  d’Hubert Beuve-Méry – ont été fondés par les autorités de la Résistance. Or, ces journaux à leur naissance n’ont pas été dotés de fonds propres. Le Monde, par exemple, ne possédait guère plus que son imprimerie et ses locaux. Conséquence ? Ces journaux, faiblement dotés, se sont retrouvé le jouet de la cogestion entre gaullistes et communistes. Pour ces hommes politiques, la bonne santé intellectuelle et financière des journaux était le dernier souci ; la presse se devait d’obéir, de relayer les idées des leaders. Un compromis s’est alors installé dans la presse : aux gaulliste les rédactions, au syndicat CGT du Livre la gestion des rotatives et de la distribution, à l’Etat de socialiser les pertes du secteur. Les rédactions, financièrement peu dotées, possédaient rarement les moyens de leur indépendance face à ces puissants protagonistes. Et la prise de contrôle progressive du secteur par les papivores, les managers et les capitaines d’industrie, à partir des années 1970 n’a fait qu’empirer les choses. Aujourd’hui, les rédactions rachetées par les grands groupes se confrontent à une culture entrepreneuriale faite de mensonge et de soumission. 

Ex-rédacteur en chef à La Tribune, Jean Stern a vécu de près ce contrôle de la parole des journalistes par les directeurs de ces groupes.
Les journalistes de La Tribune, journal propriété de LVMH, étaient supposés prendre en compte dans leur travail les intérêts directs de LVMH. Ainsi, au moment de la bataille boursière qui a opposé LVMH au groupe PPR de François Pinault, les articles étaient quotidiennement lus, puis validés avant publication par les cadres dirigeants de LVMH. Inutile pourtant de s’attarder sur le « cas » Bernard Arnault : l’équation est certainement la même dans toutes les rédactions saisies par ce type de configuration capitalistique. Et là où il y a du pouvoir et du contrôle, on croise assez vite le politique. Ainsi, l’ex-président de la République Nicolas Sarkozy, grand ami de la plupart de ces grands capitaines d’industrie propriétaires de journaux, ne pouvait que bénéficier de cette atmosphère de peur que faisaient subir aux rédactions ces propriétaires soucieux de la défense de leurs intérêts. 

Les grands industriels, propriétaires de la plupart des titres de la presse française, ont une étrange conception de la défense de leurs intérêts. D’un côté, ils veillent à ce que les articles des journaux qui leur appartiennent ne nuisent pas aux intérêts de leur groupe. De l’autre, on les voit assez peu s’inquiéter de la bonne santé financière de leurs journaux. Par exemple, il est très éclairant de comparer le sort des entreprises de luxe rachetées par Bernard Arnault, et celui des journaux passés sous sa coupe. Aux uns, les investissements massifs des capitaux du groupe LVMH. Aux autres, les réductions d’effectifs. Autre comparaison amusante : d’un côté les magasins Sephora, propriété de LVMH, font l’objet d’une vaste campagne de communication sur le thème : « Nous devons rester ouvert jour et nuit, sept jours sur sept, les touristes doivent pouvoir acheter leurs parfums quand ils le veulent ». Et de l’autre les kiosques à journaux, dans lesquels les consommateurs devraient aussi pouvoir acheter des produits LVMH – les journaux du groupe – mais que LVMH laisse fermer les uns après les autres, dans l’indifférence générale. Il y a un net mépris, de la part de ces grands patrons, pour ces journaux qu’ils possèdent et dont ils se servent surtout pour faire leur promotion et faire baisser leurs impôts. 

 
 
Ce mépris n’est pas, loin de là, le seul fait de Bernard Arnaud. Un autre Bernard – Tapie, très présent dans l’actualité « médias » de ce début 2013 – a témoigné de sentiments semblables lors qu’il a racheté récemment – avec la famille Hersant – le groupe de presse La Provence1. A aucun moment, la rédaction de La Provence n’a été sollicitée pour commenter son changement de propriétaire, dans une situation où les journalistes du groupe font le choix de se réfugier dans une « indifférence brumeuse ». De l’autre, Bernard Tapie était par ailleurs engagé dans le rachat du Midi Libre, propriété du groupe Sud Ouest. La preuve, selon Jean Stern, qu’ici encore le patron de presse est d’abord dans une démarche industrielle d’accaparement d’un territoire, avec pour but de transformer ses journaux en autant de « pompes à phynances ». 

Généralisations, effets de structure : Remarques de Franck Rebillard sur les limites du « tous mauvais »
 
Franck Rebillard

Franck Rebillard réagit tant au livre qu’à l’exposé de Jean Stern. Ce livre, Les patrons de la presse française, mérite selon lui d’être lu avant tout parce qu’il fait la chronique fidèle, précise et documentée, des familles et des groupes qui se sont succédés à la tête des empires de presse. Il s’agit maintenant d’en discuter les conclusions en s’armant des outils de la socio-économie des médias.

A quelles logiques obéissent les acquisitions et les concentrations que l’on observe dans la presse française ? Il peut être intéressant de comparer ces mouvements capitalistiques avec ceux qui ont lieu dans d’autres branches industrielles, comme l’aciérie ou l’automobile. Il s’agit en général, pour ceux qui les effectuent, de rechercher des synergies industrielles. C’est peut-être la logique qui anime le groupe de presse régionale Est Bourgogne Rhône Alpes (EBRA), qui s’est constitué dans l’Est de la France. Autre logique : celle de faire fructifier des capitaux. C’est la raison d’être des fonds d’investissement qui ont investi dans la presse française au début des années 2000 – et dont le livre ne parle pas. En revanche, le livre montre bien que les logiques d’acquisition et de concentration peuvent obéir à une troisième logique, celle de faire baisser les impôts du propriétaire, notamment grâce à la création de cascades de holdings. 

En outre, la fusion-concentration peut aussi avoir pour but de de promouvoir, de rendre visible via ces médias tout un ensemble d’activités que le propriétaire possède par ailleurs. Ce sont les exemples télévisuels cités dans le livre : TF1 promeut sa filiale LC1, et le quotidien gratuit Direct Matin, propriété du groupe Bolloré, mettait en avant dans ses pages Télé le film diffusé par la chaîne Direct 8, alors propriété de Bolloré… Enfin, les achats de médias peuvent simplement découler d’une envie de peser dans le débat politique. Sur ce point, l’exemple de Xavier Niel – souvent détaillé dans le livre – est éclairant. Le patron de Free a investi à tous les étages, tant dans un grand quotidien que dans de petits sites Web d’information alternative. Quand on sait tout cela, on est moins enclins à croire sur paroles les discours sur les grands capitaines d’industrie, amoureux de la liberté d’informer et mécènes d’une presse en crise. Cette presse est déficitaire, c’est un fait. Mais l’ensemble des raisons ici présentées peuvent conduire un industriel à trouver dans cet investissement matière à bénéfice.
 
Xavier Niel
Qu’en est-il de l’interventionnisme de l’Etat et des pouvoirs publics en matière de presse ? En France, on peut en faire l’histoire depuis la Révolution. Le choix fait par Jean Stern d’en reprendre le fil depuis la fin de la seconde guerre mondiale est cohérent : à cette période, en effet, s’installent les rapports de force qui vont façonner le paysage industriel de la presse d’aujourd’hui. Jean Stern montre que l’Etat ne négocie pas uniquement avec les patrons de presse, mais aussi avec le syndicat du livre CGT : l’importance de ce dernier acteur est bien soulignée dans son livre. Les conclusions du rapport 2013 de la Cour des Comptes font un bilan peu flatteur du rôle de l’Etat dans ce domaine, en pointant notamment le montant impressionnant des aides à aux journaux de télévision.  Ces entreprises essentiellement mercantiles, bénéficient pourtant d’aides dont le principe est de soutenir une mission d’ordre citoyenne et pluraliste. Sur ce point, le rapport de la Cour laisse espérer que le « fonds stratégique », récemment mis en place, pourrait cibler plus précisément les aides au pluralisme. On peut se demander quel rôle jouera ici le « fonds Google », mis en place début 2013. La forme de ce fonds est inédite : privé, financé par Google et géré par l'Association de la Presse d'Information Politique et Générale (AIPG), il est pourtant mis en place avec le soutien des pouvoirs publics. Dans quelle mesure sa gestion future rompra-t-elle avec les routines du milieu ? 


Que dire de la part de stratégies individuelles que le livre de Jean Stern impute aux acteurs de ces changements ?
 
 
 
 L’auteur insiste sur le rôle des individus dans l’histoire. Franck Rebillard s’avoue touché par la description qui y est faite du rôle de Jean-Michel Dumay, journaliste au Monde, qui joua à la société des rédacteurs du journal de 2000 à 2006, puis à la tête de cet organisme en octobre 2006, un rôle de contre-pouvoir face aux décisions de la direction. Jean-Michel Dumay a incarné un moment la volonté d’indépendance des rédactions – tandis que Nathalie Nougayrède, l’actuelle directrice du Monde, a surtout été choisie par le trio des actionnaires du journal. La Société des rédacteurs du Monde, consultée sur cette nomination, semble avoir surtout joué un rôle de chambre d’enregistrement du choix de ces actionnaires, d’abord et surtout parce qu’elle n’a plus guère voix au chapitre. 
 
Jean-Michel Dumay
 
Que reste-t-il de la marge de manœuvre des journalistes sur le choix de leurs dirigeants ? Que penser du rôle de ces personnalités à la fois très influentes dans les milieux de la finance, de la politique et des médias ? On pense à David Kessler, depuis mai 2012 conseiller médias et culture auprès du président de la République, auparavant directeur général délégué de Radio France pour la stratégie et les contenus. David Kessler fut aussi directeur général des Inrockuptibles, bras droit de Matthieu Pigasse qui fut lui-même dirigeant de la banque d'affaire Lazard et actionnaire du Monde (avec Xavier Niel et Pierre Bergé). On retrouve aussi à l'Elysée Emmanuel Macron, secrétaire général adjoint de la présidence de la République et ex-banquier d'affaires chez Rothschild, financeur principal du quotidien Libération. Même si l'ouvrage souligne de façon éclairante ces trajectoires et ces parcours, on peut quand même discuter cette manière de supposer un rôle déterminant aux choix individuels, aux décisions des acteurs. Dans quelle mesure leurs choix ont-ils été à ce point importants, au vu des grandes tendances qu’on voit se dessiner dans le paysage médiatique de ces cinquante dernières années ?

Quelques nuances, enfin, à apporter à la thèse très tranchée de l’ouvrage
, dont une partie de la force tient à une sélection subjective quant aux choix des faits et gestes de ces « patrons de presse, tous mauvais ». Franck Rebillard propose deux exemples de dirigeants de la presse française dont les décisions vont un peu à rebours de la thèse générale du livre de Jean Stern : les dirigeants de l’Humanité, et ceux du Groupe Bayard. Pourquoi ces patrons de presse n’apparaissent-ils pas dans le livre ? Dans quelle mesure la présence encore aujourd’hui de ces deux groupes de presse, nés avant tout pour défendre des idées, nuance-t-elle les conclusions de l’ouvrage ? Ne sont-ils pas la preuve qu’un investissement dans les médias peut avoir pour but de défendre des conceptions du monde, et pas uniquement d’optimiser un capital ? 
Publicité pour le journal L'Humanité

Presse autonome, patrons déterminants : réponses de Jean Stern

Le livre ne parle en effet pas de l’Humanité ni du groupe Bayard, d’abord parce qu’ils n’ont pas changé de propriétaire. L’Humanité a certes connu quelques changements au début des années 1990, lorsque Bouygues et Lagardère sont entrés pour 15% dans son capital ; c’est resté un petit événement sans lendemain, qui s’est achevé l’an dernier lorsque l’Humanité a liquidé cette société de participation à son capital. Quant au groupe Bayard, il reste la propriété des assomptionnistes depuis plus d’un siècle. Cela va-t-il durer ? Le groupe Bayard est un groupe sain, financièrement profitable, mais il pourrait décider dans les années qui viennent, selon certaines informations, de transformer de lui-même sa structure. Ce serait, sur ce point, inédit : la presque totalité des investissements dans les journaux français s’est fait sous la contrainte, à l’appel de financements qui venaient à manquer, et donc sans beaucoup de latitude de la part des rédactions pour décider de qui investit, et à quelles conditions. Pourquoi les assomptionnistes de Bayard ont-ils aujourd’hui besoin de cash ? Pour payer les retraites des vieux moines ! Les journaux ne rapportent pas assez, la congrégation vieillit, il faut parer à ce croissant besoin d’argent. N’est-ce donc pas le moment de transformer le statut capitalistique des éditions Bayard pour en faire des sociétés de presse à but non lucratif ? C’était le projet du patron du Monde dans les années 1960 puis celui du ministre Georges Fillioud, auteur en 1982 de la loi de libéralisation de l’audiovisuel. Sa loi sur la presse, qui contenait une disposition de ce type, n’a jamais été prise au sérieux. 

Ce livre, Les patrons de la presse française donne-t-il trop d’importance aux choix individuels des patrons sans prendre assez en compte les effets de structure ? Je suis frappé par ce qui est le fruit d’un choix capitalistique bien circonscrit, à savoir la montée en puissance de la banque Lazard dans le capital du Monde – quatre membres parmi le conseil de surveillance ! – et de Rothschild dans le capital de Libération – quatre personnes très liées à cette banque parmi le conseil de surveillance de Refondation, holding chapeautant Libé. Quant au fait que ces hommes-là arrivent à l’Elysée, c’est un signe qui tend presque à faire mentir l’idée selon laquelle les journalistes sont très proches du pouvoir ! Car entre les journalistes et le pouvoir, il y a une présence forte des patrons de médias dont les intérêts sont sensiblement différents, c’est peu de le dire, de ceux de leurs salariés journalistes. Dans ce microcosme, la présence de David Kessler n’est pas neutre. Il est un représentant de l’énarchie culturelle qui siège à l’Elysée, à Beaubourg ainsi que dans la plupart des grandes institutions du pouvoir et de la culture. C’est très parlant, au moins sur un point : Kessler a été l’homme des intérêts de Pigasse au Monde, aux Inrockuptibles et au Huffington Post français. 

En attendant la révolution, comment finance-t-on la presse ? Débat entre Nathalie Sonnac et Jean Stern
 
Nathalie Sonnac

Nathalie Sonnac rappelle que dans le livre Les patrons de la presse nationale, l’accent est mis sur les changements majeurs qu’auraient produits dans la presse française les mouvements de capitaux les plus récents. Elle demande donc ce que les choses ont de si nouveau : qu’est-ce qui a changé, finalement, depuis les années 1980 ? Dès son arrivée au pouvoir, François Mitterrand favorisait déjà certains patrons de presse qui l’avait aidé dans son parcours. Tout cela ne serait-il pas une déclinaison de plus de l’intrication entre le capitalisme et la classe dirigeante française ? Quoi de neuf dans le rôle que joue un Tapie, par exemple, dans le jeu capitalistique de la presse française ? Jean Stern se dit incapable pour sa part de répondre à la question : « si Tapie n’était pas là, qu’est-ce qui se passerait ? ». Il confie cependant son intuition qu’il faudrait faire la révolution pour mettre à bas ce système capitaliste, qui a produit ce désastre à l’échelle de son secteur. 

En attendant, Nathalie Sonnac constate que l’on n’a trouvé personne d’autre que l’Etat ou les patrons pour financer la presse.
La fabrication de l’information coûte extrêmement cher : comment pourrait-on se passer des publicités, qui peuvent contribuer à la payer ? Comment éviter de faire appel au financement capitalistique, dans un contexte où le consentement des lecteurs à payer pour l’information n’a jamais été si bas ? Dans sa réponse, Jean Stern ne nie pas les difficultés de la presse française. Mais il rappelle que les journaux français ont d’abord été créée par ses journalistes, beaucoup plus que la presse américaine qui fut généralement le fruit de stratégies de businessmen. La presse française fut une presse d’opinion, plutôt que d’enquête, au moins jusqu’aux années 1970 – la naissance de Libération dans ces années-là fut à la fois une rupture avec la presse de commentaire, et une fidélité à cette démarche de journalistes de monter un journal pour faire exister la presse qu’ils ont envie de lire. Puis, Jean Stern nous fait part de ses propositions : pourquoi ne pas verser directement aux rédactions les aides de l’Etat, aujourd’hui globalement aussi mal distribuées ? Pourquoi ne pas remettre en cause le mode de répartition des financements qui fait, par exemple, de Télé 7 jours l’un des journaux les plus subventionnés de la presse française ?

A propos de la répartition des pouvoirs et des financements dans la presse française, Nathalie Sonnac se demande si le ver n’est pas dans le fruit depuis 1947, soit au moment où s’est opérée la répartition des pouvoirs au sein de la coopérative de journaux entre Hachette – devenu Lagardère – et les patrons de presse. Elle se demande surtout : qu’ont fait les journalistes des grands médias d’information pour contrer ce système absurde ? Que n’a-t-on notamment pointé la responsabilité des syndicats du Livre CGT dans ce gâchis ? Et le journaliste Jean Stern d’admettre : les journalistes des grands médias d’information n’ont rien fait du tout pour contrarier cet état de chose ! Quant au syndicat du Livre, il a été l’une des deux raisons – avec Bernard Arnault – qui l’ont fait quitter La Tribune. Il était en effet question que l’on transforme les Ouvriers du livre en journalistes, autrement dit qu’on leur maintienne leurs avantages sociaux en y ajoutant les avantages du statut de journaliste – une concession à ses yeux inacceptable. Et l’auteur de rappeler qu’il a appris le métier à Libération, où la CGT du Livre ne contribuait pas à la fabrication du journal – une bonne idée de Serge July. Malgré tout cela, Jean Stern persiste et signe : les erreurs industrielles ont été le fait des patrons ! La construction des imprimeries, la gestion des fac-similés, cette situation folle où l’ensemble de la presse parisienne est entre les mains d’un seul imprimeur ! Ce qui serait interdit dans n’importe quel autre système ! Et de rappeler que l’on peut être en colère contre les patrons de presse français, surtout parce qu’ils ne font rien de leurs empires ! Les groupes magazines allemands, italiens présents sur le marché français lancent des journaux, et embauchent des journalistes. Le groupe Springer a récemment lancé le magazine Neon ; on peut penser ce que l’on veut de ce magazine, il fait travailler à plein temps une soixantaine de journalistes français. Et Nathalie Sonnac d’acquiescer, en précisant que la création de titre ne concerne que la presse magazine : dans la presse quotidienne, personne ne lance plus rien !
Le magazine Neon

En ce qui concerne la responsabilité des patrons de presse, Jean Stern réaffirme son désaccord avec Nathalie Sonnac.
Selon lui, il ne faut pas sous-estimer les erreurs industrielles de ces puissants responsables, même si cela n’excuse rien à l’aveuglement des journalistes – et l’auteur de s’inclure au premier chef parmi les fautifs ! Pourquoi les rédactions sont-elles restées sourdes aux questions d’argent de leurs journaux ? Parce leurs journaux leur fichaient une paix royale ! Pendant que Jean-Marie Colombani essayait d’acheter des journaux en Italie, faisait construire des imprimeries pharaoniques, embauchait 250 ouvriers du Livre là où il n’en aurait fallu que 50 etc. bref, pendant qu’il achetait la paix sociale avec l’assentiment de la CGT, pendant que July lançait Radio Libé, puis Libé Lyon, puis Libé 3 etc. les journalistes écrivaient ce qu’ils voulaient. Soulagés des questions d’argent, les rédactions pouvaient pleinement se consacrer à produire les journaux qu’elles voulaient, au Monde comme à Libération. Les journalistes américains nous enviaient notre liberté ! Mais à partir du moment où on a augmenté la charge de travail des journalistes, où les patrons se sont mis à remplir les mains du lecteur avec des suppléments à nature essentiellement publicitaire, on a créé une fausse économie. Une économie faite de croissance à tout-va, sans égard pour le lecteur : qui peut dire qu’il attend le week-end avec impatience pour se jeter sur le supplément Next de Libération ?
 
Un débat s’engage alors sur le rôle de ces « pièges à pubs »
, ces magazines vendus en supplément des journaux quotidiens, et dont le but plus ou moins avoué est de faire lire le plus possible de publicités sur papier glacé à ses lecteurs. Nathalie Sonnac rappelle un fait peu discutable : ces magazines assurent l’équilibre des quotidiens. En réponse, Jean Stern pose cette question : quel est le but de l’activité d’un journal ? Rencontrer des lecteurs… ou des acheteurs ? Le vendredi, Le Monde vend moins, mais il vend un pack de suppléments pour plus du double du prix habituel, avec beaucoup de publicités. Bien sûr, tous les journaux européens, l’ont fait : La Reppublica italienne vendait des casseroles à une époque, et des pâtes pour mettre dedans ! Mais la spécificité française, là où les patrons de presse français sont mauvais, c’est qu’ils n’investissent pas dans leurs rédactions. 

[S’ensuit une heure de discussion, que vous pouvez retrouver en libre accès, très audible, sur l’enregistrement de la séance http://goo.gl/YaJP8M. Que les participants soient remercié d’avoir permis, en toute rigueur, de dessiner par cette discussion un lien étroit entre politique industrielle et financière, fonctionnement des médias et horizon démocratique].

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Macron-Le Pen : la stratégie du kamikaze

Mesurer l'islamophobie ? Vaste programme

La BBC comme on en rêve