Volupté des discours d'extrême-droite

Qu'est-ce qui fait le succès des discours de "Marine" ? Pourquoi tant de gens se sont-ils mis à écouter son père, dès qu'on s'est mis à l'inviter à la télévision ? Qu'est-ce qui fait jouir cette droite dure, ses orateurs, ses publics ? La question est urgente. Elle vaut peut-être la peine de se plonger dans un petit livre de Gérard Miller centré sur cette question. En une série de courts chapitres, fruit de ses travaux scientifiques, l'auteur dissèque la langue d'un grand parrain du genre : le Maréchal Philippe Pétain, chef de l’État Français entre 1940 et 1944. 


Le livre paraît en 1975, l'année de ma naissance. Gérard Miller, qui n'est pas encore le psychanalyste friand de talk-shows que l'on a appris depuis à connaître, publie alors son premier livre. La préface, c'est Roland Barthes qui la signe. C'est peu dire qu'il y complimente son jeune élève. Lui, le professeur né en 1915 qui étouffa sous le régime de Pétain, apprécie la colère du disciple. Gérard Miller a son idée sur Pétain, son analyse n'est pas neutre. Mais elle mérite qu'on l'écoute aujourd'hui, parce qu'elle nous parle de cette extrême-droite éternelle, de son discours, de sa jouissance : de ses "pousse-au-jouir".

Pousse-au-jouir, le terme est drôle. Il fait rire, et comme souvent, il vient de Lacan. Le mot de ce parrain de la psychanalyse française, que Gérard Miller n'a jamais cessé de reconnaître comme son maître, est tiré - nous dit judicieusement Wikipédia - "de l’allemand Lustprinzip, concept freudien, plus couramment traduit par principe de plaisir". Bref, le "pousse-au-jouir", c'est un discours qui jouit de lui-même, une manière de réaliser son fantasme par le discours. Le philosophe Austin écrivait "Quand dire, c'est faire", Lacan ajoute "quand dire, c'est jouir". Et pour avoir passé un bon moment à étudier les débats télévisés, je ne peux que souscrire. 

Le discours politique est un acte de jouissance, dont la logique révèle beaucoup de chose sur l'intention du locuteur, et les recoins de son imaginaires. Les linguistes, les psychanalystes, les sémiologues et autres analystes du discours nous offrent un matériau plus riche et cohérent que toutes les enquêtes en coulisse, dictaphones cachés et autres bruits de couloir. Pour qui sait entendre, le politique se lit à livre ouvert.

Comment analyser ces discours autoritaires, décoder leur code de séduction ? Gérard Miller donne les clés de sa méthode, qui est en fait à peu près la même pour tous les analystes de la chose. On rentre l'ensemble des textes dans un ordinateur - en 1973, ils utilisaient des cartes perforées, c'est émouvant. Puis on fait analyser le corpus avec un logiciel. Là encore, on utilise toujours à peu près le même : Lexico, qui s'appelait à l'époque Lexicloud (parce que l'ordinateur était à l'ENS Saint Cloud, hé oui, blague de potache). Lexico repère les termes les plus souvent associés à un mot donné, souvent un mot très important pour l'auteur du discours. 


Par exemple, Miller demande à l'ordinateur de lui indiquer, parmi les milliers de phrases, les mots les plus souvent associés à "État", "Patrie", "Nation", "Pays" dans les discours de Pétain. Vous comprenez tout de suite l'intérêt : même si la lecture faite par le logiciel ne sera pas "objective" (puisque la machine répondra bêtement à une question subjective, et la question posée orientera le résultat), la lecture du logiciel sera par contre exhaustive (la machine dit tout et n'oublie rien, sauf bug de programmation hélas toujours possible) et systématique (elle lira tout avec la même "intention", ne sautera pas de ligne etc.). Ce qui est tout de même très utile, surtout sur de grosses quantités de texte. Quitte, une fois les résultats informatiques tombés, à retourner au texte pour interpréter et affiner les résultats.

 

Alors, qu'est-ce qui faisait jouir le Maréchal Pétain, d'après l'analyse psychanalytico-informatique de ses discours qu'en fait Gérard Miller ? On pourrait répondre "de disposer des pleins pouvoirs", mais ça on s'en doutait un peu. Il vaut mieux creuser, et lire ce qui distingue Pétain de tant d'autres dictateurs. Pour cela, il faut peut-être raconter une histoire : je reprends la trame du livre qui fait cela très bien. 

Au commencement était l'exode, juin 1940, la débâcle. Les Français fuient l'avancée de l'armée du Reich, du Nord au Sud. Pour Miller, comme pour d'autre, cette débâcle est une fuite éperdue des Français dans la profondeur de la France même. Miller cite Giraudoux : "Parce que la Picardie se vidait dans le Parisis qui se vidait dans la Beauce qui se vidait dans le Rouergue, chacun croyait que le secret était de faire pénétrer chaque Français dans un autre jusqu'à ce qu'il n'en restât qu'un seul, inaccessible, invisible, par lequel tous seraient sauvés". La fuite précipitée pour obtenir un précipité de Français, un concentré invincible face à l'envahisseur, l'idée peut paraître folle. Pourtant, un certain Goscinny a eu un succès fou en France avec une histoire pas si différente. Sauf que Goscinny faisait rire les Français en les taquinant gentiment sur leur fantasme : il n'a jamais prétendu vouloir transformer la France en village d'Astérix !


Reprenons cette idée : la débâcle serait une fuite dans la France profonde. Les Français, paniqués par cette adversité triomphante, voudraient enfouir leur tête dans la profondeur de la France... Et si c'était cela, le fantasme originel de la droite nationaliste ? En tout cas, cette peur sera bien entendue. Un vieillard se lève, qui se propose de transformer la France en une image d’Épinal.


Ce sera la "Révolution nationale", inventée chaque jour par la radio, par les discours de Pétain (c'est à dire par les discours écrits par d'autres, qu'il se contentait de raccourcir). Le livre détaille le folklore délirant de cet album pour enfants sages dont Pétain est le père, le mari, le camarade... Le chef qu'on vénère à grand renforts de discours sur son enfance, son profil, son manteau ("Seule la pudibonderie ambiante nous aura épargné des louanges sur sa verge", note malicieusement Miller, qui relève qu'à la place on aura beaucoup parlé de son œil). 

La France imaginaire des discours de Pétain est surtout paysanne, elle culpabilise les jouisseurs (et plus généralement les mécontents) en rappelant le sort des prisonniers français de 1940 détenus en Allemagne. Elle fait de la famille le socle indivisible de la France éternelle (contrairement aux nazis qui, comme nous le rappelle un récent documentaire de France 3, avait pour projet de court-circuiter la famille en instaurant un lien direct entre le Fürher et chaque sujet du Reich). Le discours de Pétain enferme chacun dans son statut social : la mère doit se marier et procréer, l'homme doit être un mari, un paysan, un soldat et un procréateur. 

Le Maréchal, lui, goûte une liberté de despote des mille et une nuits. Au milieu de ses sujets ficelés par ses discours, il trinque avec les soldats, glisse des méchancetés à l'oreille des soldats qu'il décore et termine en moralisateur une vie de militaire de carrière sous la troisième République - c'est à dire, pour le dire vite, une vie de pilier de maison close.
Pourquoi parler aujourd'hui de cette parenthèse historique du pétainisme, sinon pour dire qu'elle fut visiblement mal refermée ? Sans même parler des prochaines élections, le paysage politique français est hanté par ce spectre de l'autoritarisme comme réponse aux crises identitaires, économiques. 
Écoutons de près les discours politiques, journalistiques, intellectuels ambiants. C'est de notre propre principe de plaisir qu'ils nous parlent. C'est à dire, bien souvent, de nous déposséder de nous-même au profit d'un Autre, maître du discours, quitte à mourir dans ses fantasmes. Écoutons ce discours séducteur, admettons ce qu'il a de séduisant, ou bien on n'y comprendra rien. Retranscrivons, dérushons, allons-y à la loupe, magnétoscope sur "pause", image par image. Faisons tourner les logiciels sur ce discours si particulier, qui envoûte aujourd'hui tant de monde. Cela ne sert à rien de dénoncer une escroquerie tant qu'on n'a pas compris par quelle faiblesse les gens se font avoir.

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