Monsieur Valls, laissez Dieudonné tranquille !

« La liberté d'expression vaut non seulement pour les « informations » ou « idées » accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent : ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l'esprit d'ouverture sans lesquels, il n'est pas de « société démocratique ». »

La mention ici de cette jurisprudence de la Cour européenne des droits de l'Homme (7 décembre 1976, no 5493/72, Handyside c/ Royaume-Uni) n'a pas pour seul objet de rappeler l'acception extrêmement extensive que l'Europe s'est donnée de l'article 10 - relatif à la liberté d'expression - de sa Convention européenne des droits de l'Homme. Les termes pesés de ces hommes de loi ont l'insigne mérite de formuler clairement ce qu'au sommet de l’État, on semble avoir complètement oublié ces derniers temps. 

Rappelons les faits : hier, le Parisien ouvre son édition de samedi au ministre de l’Intérieur, Manuel Valls. Le sujet du jour ? l'humoriste Dieudonné, promu par la grâce d'une manchette au sommet de l'agenda politique du week-end. 



En lisant ce titre, je me suis souvenu de ma fréquentation des débats télévisés, au cours de laquelle j'ai appris cette rude loi de la polémique politique : on est jugé selon l'adversaire que l'on se donne. Illustration en ce moment avec Jean-François Copé, dont la recherche de légitimité toujours délicate en tant que présidentiable passe par des adresses solennelles à François Hollande
Mais revenons à Manuel Valls. Ici, Le "premier flic de France" s'adresse ici solennellement au propriétaire d'une salle de spectacle de 250 places, à la manchette de l'un des journaux les plus lus de France. Quelle sens donner à cette interpellation par voie de presse?
Un sens vaguement inquiétant d'abord, lorsqu'on sait que Le Parisien est d'abord le quotidien des jeunes hommes des quartiers populaires d'Ile-de France : très lu dans les cafés sis aux pieds des barres d'immeubles, de l'Haye les Roses à Chelles en passant par Noisy-le-sec, Villiers-le Bel, la dalle d'Argenteuil et Vitry... Il s'adresse à un segment de public différent de celui du JDD, ou même du 20 heures de TF1 ou de France 2 (supports où le ministre aurait certainement été reçu à bras ouverts pour cette annonce, on y viendra plus tard, promis). Le Parisien est particulièrement lu par ceux que l'ex-président Sarkozy, ministre de l'Intérieur en 2005, avait menacé de "passer au Kärcher". Est-ce à dire que que dans ce pays, le ministère de l'Intérieur est le lieu où l'on attrape le vice de défier les habitants des quartiers de relégation à coup de menton ? Mais revenons à ce qui nous occupe : accessoirement, le Parisien est sans doute le quotidien le plus lu par les fans de l'humoriste Dieudonné.  


Un petit jeu maintenant : relisez les quelques lignes qui ouvrent ce texte, et comparez-les à "l'intention d'interdire" du ministre. Malaise ? Lisez l'interview, vous verrez que le titre et le sous-titre ne la trahissent en aucune manière. Manuel Valls se dit déterminé à trouver la faille juridique qui lui permettra de faire taire ce comique *** (qualifiez-le ici comme vous le souhaitez, ce n'est pas le sujet de ce billet), dont les spectacles provocateurs profitent en effet du régime très libéral de la liberté d'expression en France, et en Europe. 



Mais on peut tout de même ici se demander : quelle est donc cette étrange conception de la vie publique, qui consiste à interpréter le mandat que vous ont donné vos électeurs dans le sens d'une restriction, pour leur bien, de leurs droits ? Ne retrouve-t-on pas ici un des vieux démons de la gauche, qui l'a parfois poussé à vouloir faire le bien du peuple contre son avis même ? On en serait presque à préférer les mots d'un précédent ministre de l'Intérieur, qui dans des circonstances semblables avait dit : " Je préfère l' excès de caricature à l'absence de caricature". Imaginez comme notre Valls se serait grandi d'une telle phrase !
Au lieu de cela, notre exécutif s'enferre dans ses maladresses. A l'heure où la lutte contre la pauvreté devrait être la première priorité de ce gouvernement de gauche, une lutte bien féroce au moment où les Restos du cœur battent un triste record d’affluence, eh bien c'est précisément le moment que choisit l'exécutif pour s'engouffrer dans cette bataille, et soutenir le ministre de l'Intérieur dans son entreprise de restriction de nos libertés fondamentales : "Le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, est soutenu au plus haut sommet de l'Etat dans sa volonté de faire interdire les spectacles de Dieudonné. Depuis l'Arabie saoudite où il effectue un déplacement, François Hollande a déclaré ce dimanche qu'il convenait d'«approuver et soutenir le gouvernement et le ministre de l'Intérieur par rapport à des propos ou à des actes dont le caractère antisémite ne peut pas être nié". 





Les forces coalisées de ces deux éminents représentants de la cinquième puissance mondiale suffiront-ils à repousser les assauts méphitiques de l'ex-partenaire d'Elie Semoun ? L'avenir nous le dira. Pour nombre d’entre nous le suspens est quasi- insupportable. Aussi, je vous propose – pour meubler notre attente – d’achever notre réflexion sur cet éditorial du Parisien, qui accompagnait l’interview de Manuel Valls : « On peut avoir des doutes sur la réponse à apporter aux provocations nauséabondes de Dieudonné. On ne peut plus en avoir, en revanche, sur ce qu’il raconte. Voilà bientôt plus de dix ans que ses spectacles, ses vidéos, ses obsessions parlent pour lui sans équivoque. Au point qu’il est impossible aujourd’hui de faire comme si on ne savait pas ou de rire à ses sketchs en prétendant ne pas cautionner pour autant ses dérapages ». 



Un éditorial bien tempéré, sur un mode : « oui, bon, on sait pas trop quoi penser de tout ça mais quand même, bon, Dieudonné exagère » qui se justifie lorsqu’on sait qu’il s’agit d’accueillir la parole exclusive d’un ministre qui propose – à leur décharge, il faut bien dire que l’occasion est alléchante, qu’elle ne se produit pas tous les jours – une annonce alléchante et exclusive, susceptible de faire le buzz du week-end.
Elle a fait le buzz du week-end. Bravo le Parisien, le sommet de l’Etat s’en mêle, à l’heure où j’écris ces lignes, nul ne sait quand une autre info chassera celle-ci. Bravo, mais… cela ne vous est-il pas venu à l’esprit que le sujet de ce buzz avait à voir avec votre métier, et que plus d’un lecteur serait surpris de vous voir prendre de façon si abstraite et légère cette… liberté d’expression, qui garantit la loi de 1881 sur la liberté de la presse, laquelle garantit en retour votre labeur ? Il me semble que l'auteur de cet éditorial aurait pu au moins glisser une phrase sur le caractère fondamental de cette liberté pour notre architecture républicaine. « La liberté [de la presse] ne s’use que si l’on ne s’en sert pas » : eh oui chers amis du Parisien, c’est la devise d’un journal... mais pas du vôtre.

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