Tuer pour des idées ?


Il se pourrait que les Jihadistes, comme tous les assassins qui les ont précédés, ne tuent pas "pour des idées", mais pour leur bon plaisir.
Les 7, 8 et 9 janvier 2015, trois personnes ont semé la mort dans Paris. Parmi leurs victimes, plusieurs membres de la rédaction de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, surpris en conférence de rédaction. Peu de temps après, les assassins ont fait passer la justification suivante : Charlie Hebdo insultait l’Islam, nous avons tués les rédacteurs de Charlie Hebdo, donc nous avons vengé l’Islam.
Depuis, ce raisonnement sert trop souvent d'amorce aux réflexions sur Charlie Hebdo. On se demande si Charlie Hebdo n'était pas un peu islamophobe, on affirme au contraire que ce journal ne peut être qualifié de cette manière : bref, on discute de ce journal dans le cadre même délimité par les assassins. C'est gênant pour l'Islam, c'est gênant pour Charlie Hebdo.  Par contre, ce n'est pas du tout gênant pour les assassins, bien au contraire. En renvoyant dos à dos l'Islam et ceux qui la critiquent, ils se déclarent irresponsables : « Nous, des assassins ? Vous faites erreur. Ce sont les gens de Charlie qui se sont assassinés eux-mêmes en commettant un sacrilège puni de mort ». Variante : « c'est l'Islam, dans toute sa rigueur, qui exigeait ces meurtres ». Et voici nos assassins presque blanchis par cette justification d'école primaire (« c'est pas moi, c'est mon chien qui a mangé mon cahier d'exercices »). C'est pas moi, c'est pas ma faute.


 La question devient dès lors : pourquoi certains croient-ils encore à cette justification ? Peut-être certains musulmans sont-ils encore ulcérés par les provocations passées de Charlie. Ces dernières années, il y en a eu un certain nombre. J'y reviendrais dans un prochain post, mes tâches d'enseignement ne me laissant pas beaucoup de temps en ce moment pour faire les recherches nécessaires sur ce sujet très délicat. Il y a aussi bien sûr la profonde méconnaissance de ce qu'est l'Islam, deuxième religion de France. Il y a aussi le ressentiment postcolonial. Tous ces ingrédients constituent un mélange explosif.
Il y a enfin une troisième raison, toute bête : ces crimes sont difficiles à penser.  Contrairement à la plupart des actions ordinaires, ils n'ont pas besoin de justification. Le motif religieux est un leurre, posé par les assassins qui n'ont pas voulu, ni sans doute pu assumer leur acte pour ce qu'il était, un manifeste de leur toute-puissance. N'est pas Michel Fourniret qui veut.


 Deux éléments m'ont conduit à cette hypothèse.
D'abord, cette phrase de Lacan, « La jouissance, c'est ce qui ne sert à rien », est venu répondre à la question que je me posais : un tueur est-il forcément tenu d'avoir un mobile, un but, une justification qui lui fait commettre son crime ? On est habitué à vivre dans un monde de causes et de conséquences plutôt rassurant, qui range les actes des uns et des autres en leur attribuant des mobiles plus ou moins stratégiques et crapuleux. Sous cette équation, on désamorce les actes les plus monstrueux en leur attribuant des mobiles accessibles au sens commun. Untel a assassiné, torturé, conduit une bande, un pays, un continent dans un bain de sang parce que cela servait telle ou telle de ses ambitions, de ses envies. Et naturellement, il y a toujours une bonne raison, si l'on ose dire. Dans son travail admirable d'enquête ethnographique auprès des génocidaires hutus, Jean Hatzfeld montre bien les logiques de vengeance paranoïaque, d'accaparement des terres et des femmes, de pillage du bétail qui ont servi de moteur à l'extermination des tutsis. Mais justement : précis, méthodique, il lui arrive de buter sur quelque chose de difficile à expliquer. La placidité du récit des tueurs. L'euphorie de cette saison de meurtres. La fête tous les soirs. L'insouciance. 
 La jouissance ?
Pour en revenir aux assassins des 7, 8 et 9 janvier 2015, c'est en tout cas l'analyse qu'en fait la soeur des frères Kouachi. Au Monde, elle propose cette analyse : « On ne tue pas pour un dessin, il a pensé qu’à sa gueule, Chérif ».  L'autre chose, ce sont les vidéos que les jihadistes postent sur Youtube, et dont on trouve des extraits sur les sites d'information des grands médias. On y est vite instruit du message qu'elles délivrent : rejoignez-nous, notre doctrine vous autorisera à user de vos semblables comme d'un gibier. Les images répugnantes se succèdent : routiers abattus à bout portant au bord d'une autoroute à la suite d'un procès sommaire pour « polythéisme », images en caméra subjective d'une camionnette dont les occupants sont arrosés à la Kalachnikov. Et la plus répugnante de toutes : un corps tremblotant, vu depuis la lunette d'un fusil, qu'on sait sur le point d'être abattu, et à qui on a envie de hurler « sauve toi » ! Impuissance. Souffrance à distance. Et l'impression répugnante d'avoir passé quelques instants dans les viscères affamés de l'assassin. 
 Il ne s'agit là que de choses très connues. Le thème de la chasse à l'homme, adopté très tot au cinéma, a récemment fait l'objet d'un travail philosophique approfondi. On préfère ne pas penser à tout cela en général, et on a bien raison : elles nous révèlent un aspect de la condition humaine qui ne nous rassure pas sur la nature profonde de notre voisin de palier. Pour autant, cette interprétation des choses a au moins l'avantage de nous débarasser de cette histoire à dormir debout que nous ont raconté ces assassins. Misérable histoire du dessin qui aurait tué le dessinateur, et d'une religion qui dédouanerait l'assassin.


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