Lavomatic UMP

Ceux d'entre nous qui se passionnent pour la chose politique se retrouvent, depuis dimanche soir, électrisés par une affaire nouvelle. On votait à l'UMP dimanche pour élire le nouveau président : c'était les primaires avant l'heure, puisque le désigné (Fillon ? Copé ?) et son équipe seraient en bonne place pour porter en 2017 les couleurs de la droite. L'ampleur du crash qui s'en est suivi a surpris jusqu'aux intéressés. On avait l'impression, à suivre le fil des règlements de comptes et des recontactes de bulletins, que la même question était dans toutes les têtes : jusqu'où iront-ils ? A quelle nouvelle écharpée publique allons-nous assister ? Et tout le monde de guetter depuis sa fenêtre, avec le plaisir gourmand des voisins un peu commères, les évolutions parfaitement publiques d'un conflit des plus saignants. Paradoxe d'une famille politique cultivant les valeurs de la bourgeoisie française et de son charme discret, portant ici son engueulade dans les journaux télévisés comme une prise de bec entre poissardes. Pourquoi donc l'UMP déballe-t-elle son linge sale au Lavomatic, n'a-t-elle pas de machine à laver ?

Lorsque des protagonistes viennent régler leurs comptes dans les médias, c'est souvent le signe qu'ils n'ont pas d'autre moyen d'agir. Le sociologue des médias Cyril Lemieux l'expliquait bien dans un article d'une dizaine de pages : « Autorités plurielles : le cas des journalistes », très inspiré de Durkheim, paru dans Esprit en 2005, dans le numéro de mars-avril. L'idée éclairait assez bien ce qui se passe aujourd'hui à l'UMP : les gens se confient à l'institution médiatique lorsqu'ils ne trouvent plus, au sein de leur propre institution (Education Nationale, entreprise, Eglise, famille etc.), les moyens de faire avancer leur cause, leur affaire. Autrement dit, si un prof (pour parler du milieu que je connais le moins mal...) se retrouve coincé entre sa hiérarchie, son syndicat, ses collègues, ses élèves, il peut avoir envie de se confier à un journaliste avec l'espoir que le papier qui sortira de son aveu conduira à faire évoluer les choses dans son milieu. Est-ce que ça marche ? Hem. J'aime bien cet article, parce que Lemieux y démontre une prudence envers le fait journalistique auquel il ne nous a pas toujours habitué. Oui, Lemieux y explique que ça a un coût, de se confier aux médias. On y déballe ses secrets, le journaliste veut entendre les choses que l'institution à laquelle vous appartenez cache habituellement : pour le prof, ce sera par exemple le fait que les collègues, ben c'est pas toujours ça, que la hiérarchie est souvent autiste, que la pédagogie, ben on a pas toujours le temps de s'y consacrer, tout ça. Autrement dit, se confier aux médias pour résoudre son problème est une solution à double tranchant, qui vous oblige à médiatiser des choses que vous auriez pas forcément envie de déballer. Dans ma recherche sur les débats politiques à la télé, j'ai vu faire un peu ce genre de chose, mais c'est surtout flagrant dans les émissions de déballage public façon Delarue, où les journalistes sont chargé(e)s de traquer les BDR, autrement dit les témoins au "Bout Du Rouleau", qui croient avoir épuisé tous les recours dont ils disposent pour résoudre leur problème, et qui ne voient plus que le plateau de Delarue comme espace de résolution de leur conflit.


C'est un peu ce qui arrive à l'UMP en ce moment, non ? Si on suit cette logique, leur déballage médiatique est le signe qu'ils sont donc épuisé tous les recours en interne. Si l'on veut comprendre pourquoi Copé et Fillon n'ont manifestement aucun moyen de résoudre leur conflit en interne, il faut lire le très bon bouquin de Florence Haegel, qui sort très habilement en ce moment son bouquin aux Presses de Sciences Po, où elle explique que l'UMP n'a ni la culture ni les moyens de ce qu'elle s'est chargé d'organiser. C'est un parti de droite, dont les militants sont pétris par la culture du chef, et dans lequel la volonté du chef outrepasse les statuts, les votes, les courants... On pourrait dire un peu ça aussi du PS, bien sûr, mais le congrès de Reims n'est pas allé aussi loin dans le déballage. En attendant, la nomination de Juppé comme grand sage et médiateur renoue avec le recours gaullien à l'homme providentiel pour sortir de la crise : tel un avisé réparateur de chez Darty, l'ex-fondateur de l'UMP va peut-être limiter le recours au déballage médiatique des dissensions.

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